Jean-Luc Petithuguenin l’écrivait déjà dans ses notes à Henri Proglio et Guy Dejouany dans les années 1990, alors qu’il était un jeune cadre prometteur de la Compagnie générale des eaux : "Le recyclage est un secteur d’avenir, dans lequel il faut investir massivement." Quand Jean-Marie Messier contraint Henri Proglio à vendre une petite entreprise de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) qui recycle des papiers-cartons, Jean-Luc Petithuguenin ne laisse pas passer sa chance. Il quitte le groupe et les 15 000 salariés de la branche recyclage et nettoiement industriel qu’il dirige pour racheter Paprec en 1994. Mieux, il convainc son employeur de lui prêter la moitié de l’argent, à 15 % d’intérêts.
Un pari gagnant
Six ans plus tard, lorsque le groupe sort du capital, Paprec a dépassé les 100 millions de chiffre d’affaires et son taux de retour sur investissement approche les 50 %. "À l’époque, c’était le parcours d’un raté de quitter un tel groupe, avec ses huissiers en livrée, pour reprendre sa 205 et aller diriger une PME de 45 salariés dans des Algeco à La Courneuve, répète inlassablement le président de Paprec. Aujourd’hui c’est toléré, voire encouragé."
Le patron de la stratégie de la Lyonnaise des eaux, l’un de ses copains de promo à l’Essec, lui demande : "Qu’est-ce que tu vas faire dans un métier sans avenir ?" Vingt-cinq ans plus tard, Paprec a multiplié par 430 son chiffre d’affaires (1,5 milliard d’euros en 2019, avec un taux de marge brute de 13 %), par 240 les tonnages traités et par 100 le nombre d’usines. La famille Petithuguenin contrôle encore près de 57 % du groupe.

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En 2008, le holding personnel de Bernard Arnault prend 37 % au capital de Paprec, avant de descendre à 2 % en 2012. Le groupe est alors au mitan de son développement, avec un chiffre d’affaires de presque 700 millions d’euros. L’État y entre à hauteur de 25 % via le FSI, devenu depuis Bpifrance, puis monte à 33 %. Déjà, Jean-Luc Petithuguenin vise le milliard en 2015, avec 5 000 salariés. Il fera 900 millions d’euros avec 4 500 salariés, avant de doubler la taille du groupe en 2016, avec le rachat de Coved. En 2018, Paprec lève 1 milliard d’euros, dont 800 millions d’euros d’obligations vertes. L’agence Moody’s tique sur l’endettement de l’entreprise et sur sa dépendance à l’économie française (95 % du chiffre d’affaires). Vigeo Eiris salue une politique environnementale "robuste, presque avancée". L’omniprésence de Jean-Luc Petithuguenin dans les organes de décision l’empêche d’obtenir une note de gouvernance plus élevée.
Entre exigence et engagement social
Le patron de Paprec a le verbe haut, qu’il s’agisse de faire le bras de fer sur la consigne des bouteilles d’eau (une "connerie", selon celui qui les recycle mieux que quiconque) ou de prendre position contre le Rassemblement national, qu’il exècre. Il se reconnaît exigeant, voire infernal. "Je veux que nous soyons aux meilleurs standards dans tous les secteurs, de la communication à l’informatique." Il peut faire refaire dix fois une même tâche. "Quand vous venez visiter une de mes usines, je peux vous dire que c’est la meilleure du monde. Et si j’ai tort, alors je veux immédiatement visiter l’usine qui est meilleure que la mienne, où qu’elle soit." Son exigence de performance se double d’un engagement social intangible, symbolisé par son combat pour la diversité et la laïcité. Il n’a jamais renoncé à sa politique salariale - personne n’est payé en dessous du Smic + 150 euros, primes non comprises.
À l’ère du Covid-19, quand les entreprises de son secteur dévissent de 25 à 40 %, Paprec surnage, fidèle à l’adage du père, officier-commando, de Jean-Luc Petithuguenin : "Boire frais et rester calme". Le groupe fera cette année entre 5 et 8 % de croissance, malgré une baisse de 40 % des volumes à l’entrée des usines au cœur du confinement. Comment ? En mobilisant le corps social de l’entreprise. "Je leur ai dit : ”Nous traversons une crise très grave, donc vous êtes gentils, vous augmentez la productivité. En retour, moi je n’arrête pas d’usine”. Ils l’ont fait. Et comme en 2008, quand la crise des subprimes avait mis fin à la tentation d’une entrée en Bourse de Paprec, le groupe sort renforcé de la crise.
Paprec se revendique numéro 1 sur le recyclage des plastiques, des papiers-cartons, des déchets du bâtiment et sur le tri de la collecte sélective des ménages, numéro 2 du recyclage des déchets d’équipements électriques et électroniques et numéro 3 pour les déchets verts, le bois, la biomasse et les déchets industriels banals. Dans la cour de Veolia et Suez ? "La compétition fait partie de mon ADN, pas l’arrogance. Quand dans la cour vous avez des gros balèzes, mieux vaut courir vite et se faire des copains." Le patron de Paprec rappelle que ses investissements seront assumés par ses fils, ce qui oblige à regarder plus loin que sa prime de management. Ça, c’est pour Antoine Frérot, le patron de Veolia. Quant à Bertrand Camus, à la tête de Suez, "dans un métier qui connaît une telle croissance, rendre de l’argent aux actionnaires au lieu de l’investir dans les usines du futur ne peut pas être un bon choix". Dans le ruck en cours, le sponsor de l’ASM Clermont-Auvergne espère bien gratter une partie des actifs des deux "gros", puis partir en courant, en bon demi de mêlée, poste qu’occupait Jean-Luc Petithuguenin dans ses jeunes années.



