Entretien

"Il faut instaurer la préférence européenne dans les marchés publics du cloud", réclame le patron d’Oodrive

La France ne peut rivaliser seule ni avec les Gafam américains ni avec les Batx chinois dans le cloud. Pour acquérir son indépendance numérique, la solution passe par la constitution d’une coalition européenne notamment avec l’Allemagne. C’est ce que propose le livre "Pour un cloud européen" que les Editions du Cherche Midi se préparent à publier. L’un de ses trois coauteurs, Stanislas de Rémur, directeur général et cofondateur d’Oodrive, une société française de services de partage de fichiers dans le cloud, répond aux questions de L’Usine Nouvelle.

 

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Oodrive Stanislas de remur
Stanislas de Rémur, directeur général et cofondateur d'Oodrive.

L’Usine Nouvelle. - Vous plaidez pour un cloud européen mais il y a des acteurs européens du cloud aujourd’hui. Quelle est votre idée ?

Stanislas de Rémur. - Oui, il y a des acteurs européens du cloud mais ils ne pèsent rien par rapport aux acteurs américains et chinois qui détiennent aujourd’hui 80 % du marché mondial. Les six géants américains et chinois de l’internet (Amazon, Microsoft, Google, Baidu, Alibaba et Tencent) contrôlent 77 % du secteur. Le français OVH, leader européen, pèse à peine 2 %. Cette industrie se trouve de facto gérée par deux puissances : les Etats-Unis et la Chine, ce qui pose de sérieux problèmes d'indépendance et de souveraineté pour l’Europe. Je ne connais pas d’autres industries aussi stratégiques qui connaissent une telle concentration. La France et l’Europe se trouvent dans une situation très grave car toutes les entreprises reposeront demain sur le cloud pour leur fonctionnement. Il y a urgence à prendre conscience de la situation.

Mais l’Europe connaît une dépendance dans d’autres domaines. Pourquoi celle dans le cloud est-elle si grave ?

Pour deux raisons. D’abord, il y a un enjeu important autour de la data. Aujourd’hui, 80% des données européennes résident dans des clouds américains et chinois. Or qu’est-ce qui fera la valeur de la voiture connectée ou autonome de demain ? Ce n’est pas la carrosserie. C’est la data. Allons-nous nous contenter d’être des fournisseurs de données et laisser les géants américains et chinois du cloud en tirer de la valeur ? Si nous ne faisons rien aujourd’hui, nous prenons le risque de voir l’Europe devenir juste une terre de tourisme. Nous avons besoin de prendre en main notre destin et maîtriser la donnée. C’est vital pour notre avenir dans la santé, l’éduction, l’énergie ou l’industrie du futur. Ensuite il y a un enjeu majeur de liberté et de démocratie. L’Europe a des valeurs dans la protection et l’utilisation des données personnelles qui n’existent pas aux Etats-Unis ou en Chine. Dans beaucoup de pays, les données sont exploitées pour influencer des élections politiques ou des débats de société, comme cela été le cas avec Facebook dans les dernières élections présidentielles américaines. Si nous n’y prenons pas garde aujourd’hui, cela risque de mettre en péril les démocraties européennes dans 10-20 ans.

Vous avez le sentiment que l’Europe est inconsciente du problème. A quoi cela est-il dû ?

Il y a d’abord un problème de l’Europe en soi avec un processus de décision éclaté et la difficulté d’avancer ensemble. Les chinois et les américains le savent. Ils en profitent pour avancer leurs pions en mettant les pays européens les uns contre les autres. Il y a aussi le fait que le numérique est immatériel, un sujet très difficile à appréhender par les décideurs politiques. Le temps politique n’est pas le même que celui d’internet, si bien que nous nous retrouvons avec des décisions trop tardives. Cela permet aux acteurs américains et chinois de conforter leur domination.

En France, l’initiative de cloud souverain de l’Etat a échoué. Que peuvent faire les politiques ?

Le cloud souverain était une belle idée mais le projet a été un échec dans la mise en œuvre à cause de problèmes matériels et non de vision. L’Etat, les collectivités locales et les entreprises publiques n’ont pas fourni de commandes aux deux sociétés créées, Numergy et Cloudwatt, pour les lancer. Mais depuis 2 ans, il y a une vraie prise en main du problème par Bruno le Maire. Contrairement aux, entreprises, il n’est pas naïf. Il a pris conscience de la nécessité de changer de paradigme avec l’idée de créer un cloud français et européen. D’où l’initiative de cloud de confiance en France puis l’initiative franco-allemande Gaia-X.  Les américains ont des lois qui privilégient leurs acteurs locaux, avec 30 à 40 % des contrats des marchés publics qui leur sont réservés. Nous n’avons pas cela en Europe. Nous ne pouvons pas exclure des marchés publics des fournisseurs parce qu’ils ne sont européens. Le contrat Jedi du Pentagone a été disputé exclusivement par des fournisseurs américains. Vous auriez imaginé OVH participer à l'appel d'offre? Impossible. En chine, tous les équipements et logiciels utilisés dans les services publics devront être chinois en 2022. Nous avons besoin d’instaurer la préférence européenne dans les marchés publics et stratégiques en réservant 30 à 40 % des contrats aux fournisseurs européens. Il va de l’indépendance de l’Europe dans le numérique. L’Europe est la première puissance économique mondiale avec 25 % du PIB mondial, mais elle ne détient que 7 à 8 % du cloud mondial.

D’où devrait venir l’impulsion ? De l’Europe ou des Etats ?

Il faut un certain courage politique car la décision n’est pas facile. L’initiative doit venir des Etats pour que l’Europe prenne conscience du problème. Il ne s’agit pas de fermer le marché aux acteurs non européens mais de faire émerger des acteurs européens. Même la Russie est plus avancée que nous en terme indépendance numérique. Nous avons la chance d’avoir Thierry Breton comme commissaire européen, fervent défenseur de la souveraineté de l’Europe dans le numérique. Il est conscient du rapport de force désavantageux pour l’Europe dans le cloud. Il souhaite le changer, car il sait que l’avenir de nos démocraties en dépend. Il ne suffira pas de s’attaquer au caractère monopolistique des géants américains de l’internet comme Google. Il va falloir aussi privilégier les fournisseurs européens dans les marchés publics et secteurs stratégiques. Il faut que la commande publique soit une réalité auprès des acteurs locaux du cloud. Il faut aussi améliorer les conditions de financement même si beaucoup de choses ont été faites dans ce domaine.

Est-ce que la réponse ne vient pas des entreprises qui choisissent plutôt des cloud américains ?

Bien sûr que oui. Elles ont été naïves sur la protection des données. Elles disent qu’elles n’ont pas de choix car le cloud américain est le plus avancé, ce qui l’est de moins en moins et peut-être même plus le cas aujourd’hui. Admettons que le cloud américain soit toujours plus avancé. Est-ce qu’il ne faudrait pas accepter des services européens moins performants mais qui garantissent la protection des données ? Il faut accepter une période de transition pendant laquelle le cloud européen finira par se mettre au niveau du cloud américain.  Ce choix doit venir aussi bien du secteur public que privé. Le cloud de Microsoft a été retenu pour l’hébergement de nos données de santé. Pourquoi n’a-t-on pas choisi OVH, Outscale ou Scaleway? On aurait eu nos données stockées en Europe avec toutes les garanties européennes de protection et de sécurité. Peut-être qu’il faut faire des choix durs au début mais qui donneront tous leurs bénéfices dans 10-20 ans. Nous avons besoin de développer un certain patriotisme économique, comme aux Etats-Unis et en Chine, et commander européen. Sinon il n’y aura jamais de leader européen dans le numérique, car l’Europe n’a pas l’équivalent de Microsoft, Google ou Amazon.

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