Entretien

«Il est légitime de se demander si l’Ademe fait bien son job», remarque Sylvain Waserman, son président

En pleine polémique sur l’utilité des agences de l’État liées à l’environnement et aux restrictions budgétaires, Sylvain Waserman démontre que l’Ademe est indispensable à la décarbonation de l’industrie. Le dirigeant met en avant les récents contrôles positifs menés par l'inspection des finances.

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Sylvain Waserman - Président de l'Ademe
Sylvain Waserman, président de l'Ademe.

L'Usine Nouvelle - Commençons par les sujets qui fâchent. Comment justifier l’existence de l’Ademe face à vos détracteurs qui vous qualifient d’usine à gaz administrative ?

Sylvain Waserman, président de l'Ademe - Au cours de ces derniers mois, j'ai souvent fait la distinction entre la saine remise en cause des modèles par des parlementaires élus et des polémiques lancées par des gens qui ne regardent pas très loin, ne connaissent pas le sujet et annoncent sur les plateaux télés qu’ils veulent tout supprimer. Il est légitime de se demander si l'État ne met pas trop d'argent dans la transition écologique ou si l’Ademe fait bien son job. C’est le sain débat démocratique ! Le chiffre de 3,4 milliards d’euros a beaucoup circulé. Il est important parce que c’est l’argent que l’État confie à l’Ademe. Nous participons au financement des entreprises qui décarbonent mais ces dernières payent toujours plus de la moitié. C’est le choix des dirigeants d’entreprises et des élus. Nous ne décidons jamais du projet.

N’êtes-vous pas clairement en doublon avec plusieurs guichets ?

L'idée est de dire que finalement, nous réalisons la même chose que la région. En fait, il y a en moyenne 8% des dossiers qui sont cofinancés par les régions et l'Ademe, au niveau national. Cela peut monter jusqu’à 17% en Ile-de-France. Dans le Grand Est, c’est 0% parce que la région a choisi son mode de gestion avec un guichet unique. Quand on est à 17%, cela signifie que 83% des dossiers ne sont pas doublement instruits. Qu’est-ce qu'une double instruction ? Un exemple : dans le cadre des appels à projet France 2030, il n’y a aucun ingénieur qui connaisse le sujet de la géothermie profonde dans les régions au contraire de l’Ademe. En revanche, il n'y a aucun de mes ingénieurs qui connaissent la stratégie de développement territorial. Je prône des guichets uniques avec les régions.

Aujourd'hui, des élus, surtout à droite, réclament un régime minceur. Ils veulent supprimer certaines agences comme l'OFB ou l'Ademe. Est-ce que vous ne craignez pas une fusion de tous ces organismes à terme ou leur disparition ?

Il y a deux questions. La première : est-ce qu'on diminue les 3,4 milliards et est-ce que l'État réduit son engagement sur la transition énergétique et écologique. Et la deuxième question : est-ce qu'on fait bien notre job ? J'ai eu la chance en 2024 d'avoir 11 inspecteurs des finances chez nous. Ils ont toqué à la porte à 7h30 du matin sur quatre de nos sites. Ils sont restés quatre mois et ils ont tout regardé, du sol au plafond, chaque euro dépensé, l’efficacité de chaque processus et de chaque recrutement. Mais je ne mesurais pas à l'époque combien c'était une chance. Quelles sont leurs conclusions ? Je cite, premier point, ouvrez les guillemets, «l'Ademe est globalement bien gérée». Deuxième point : elle recommande de poursuivre la hausse des effectifs. Donc, vous ne trouverez pas de notes de frais somptuaires. Sur l'efficacité des processus, nous mesurons l'efficacité carbone de l'euro investi. Il permet de savoir si nous utilisons l'argent de l'État à juste titre ou pas.

Et quel est ce rendement carbone de l’euro investi ?

Je ne dis pas ça pour fanfaronner, mais c'est vrai que c'est ce qu'il y a de plus efficace. Vous êtes à 15 ou 16 euros la tonne de carbone évitée. Si vous êtes ministre de l’Économie, c’est plus profitable d’investir chez nous que pour changer des fenêtres ou pour passer un bus à l’électrique. Et nous avons évité 17 millions de tonnes de carbone. Avec les réseaux de chaleur, on économise 50 TWh de gaz par an, soit entre 1 et 4 milliards d’euros importés. Nous améliorons le déficit de la balance commerciale. Nous avons augmenté notre productivité de 155% en cinq ans.

De plus en plus d’industriels adoptent une position attentiste sur la transition énergétique, échaudés par le Trumpisme triomphant et se disent que ça ne sert à rien de le faire dans notre pays. Avez-vous constaté ce retournement ?

Il faut combattre ces idées-là. En Chine, leurs émissions diminuent. Ils créent des Green zones, 100% décarbonées, avec toutes les usines à l'intérieur. Ils développent des routes de la soie 100% décarbonées. Quand ils vont toquer à la porte de l'Europe en disant «Ah, vous adorez le climat, mais ça tombe bien, nos produits sont plus décarbonés que les autres», comment va-t-on se différencier si on ne fait rien ? Est-ce que vous pensez que les chefs d’entreprises se disent : «pas de problème, je vais mettre la tête dans le sable et je verrai dans cinq ans». Je ne crois pas au scénario de l’inaction. Nous n’avons pas enregistré de suspension ou d’abandons de dossiers.

Vous arrive-t-il de vous dire, on n’aurait pas dû financer ce projet ?

C’est une gestion des regrets qui n’a pas de sens. Un projet peut se planter ou ne pas être à la hauteur des résultats escomptés, mais c’est assez rare. Nous subventionnons au maximum 40 à 50% d’un projet. En général, c’est même plutôt 25 à 30%. Je ne pense pas que des entreprises qui investissent 70% du budget d'un projet regrettent leur process de décarbonation. Il y a des échecs partout, mais vous savez qu'un grand projet informatique sur deux échoue.

En revanche, certains projets qui misaient sur l'hydrogène pour leur décarbonation ne voient pas le jour parce que la technologie pose question et que le coût est rédhibitoire. Quelle est votre analyse ?

L’État avait choisi d’aider les écosystèmes territoriaux en se disant, on finance l’offre et la demande, comme sur l’aéroport de Toulouse-Blagnac avec des solutions de bout en bout, sauf que le retour d'expérience a montré qu'effectivement le coût du kilo est beaucoup trop élevé. Et que dire des constructeurs allemands qui se sont plantés, parce que les véhicules légers ne sont pas dans la cible de l'hydrogène. Il faut un fléchage sur la décarbonation de l'industrie en priorité, pour des productions massives dont le critère clé est le coût, notamment avec des électrolyseurs fabriqués dans des gigafactories.

Pour 2026, êtes-vous optimiste ou craignez-vous qu'on réduise votre budget ?

Pour le budget 2025, l'essentiel a été sauvé. La décarbonation de l'industrie s'est renforcée avec le projet annoncé par le ministre Ferracci de mettre 1 milliard en plus du programme France 2030. Autre exemple : le fonds chaleur qui a été préservé à 800 millions d'euros. Par contre, notre budget a été amputé de 46%. Nous avons arrêté les CSR et les appels d’offre sur la mobilité. Nous avons réduit, comme tout le monde, tous les coûts possibles et inimaginables. Pour 2026, je n’en sais rien et personne ne le sait.

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