Dans l’ouest lyonnais, la ville fait rapidement place à la campagne. C’est dans un écrin de verdure, à Messimy, que se trouve le siège et site de production phare de Boiron. Sur ces 32 hectares sont notamment fabriqués les fameux granules homéopathiques du laboratoire.
Si Boiron ouvre ses portes, à l’occasion des 90 ans du groupe, ce n’est pas tant à cause de l’allègement des mesures anti-Covid, mais surtout car l’industriel va mieux et tient à le faire savoir. Il faut dire qu’on avait laissé Boiron dans le monde d’avant. Celui d’avant le Covid-19 et celui où sa spécialité était encore remboursée.
Trois ans plus tard, le souvenir de ce déremboursement qui a tant fait parler reste douloureux. Michèle Boiron, pharmacienne, fille de l'un des cofondateurs, Jean Boiron, pèse ses mots en évoquant la période. La décision a été vécue avec une certaine dose d’amertume et beaucoup d’incompréhension. Conscient que l’homéopathie divise, Boiron préfère argumenter sur le terrain économique. Et insiste sur les conséquences d’une décision vécue comme un coup de couteau dans le dos d’un fleuron industriel français.
« Cette entreprise est une pépite, les pouvoirs publics doivent mesurer à quel point avoir un leader de l’homéopathie, reconnu à l’international, est une chance pour le pays », souligne Valérie Lorentz-Poinsot, directrice générale du laboratoire. Le groupe réalise près de la moitié de ses ventes en exportant à l'étranger où il dispose de 23 filiales, dont une dernière inaugurée à Shanghai (Chine), en 2021.

Malgré cette assise internationale, Boiron vient de boucler deux années tumultueuses. Le déremboursement a provoqué « une baisse de la demande d’environ 42 %. Les patients sont attachés au remboursement; en France, la santé doit être gratuite », souligne la dirigeante. Une chute amplifiée par la crise du Covid-19 qui a vu la demande pour ses spécialités baisser en même temps que les pathologies hivernales, avec l’adoption des gestes barrières. « Nous avons perdu 160 M€ de chiffre d’affaires », chiffre-t-elle.
Une période marquée par un plan social d’envergure, le plus important connu par le groupe, avec la suppression de 512 postes et la fermeture du site de Montrichard (Loir-et-Cher). Boiron veut croire que la tempête est passée. « On est en train de sortir de l’ornière », image la directrice générale. La demande redécolle. Le chiffre d’affaires du groupe a bondi au premier trimestre, à + 59,9 % par rapport à la même période en 2021, une année particulièrement morose.
Des problématiques industrielles traditionnelles
Dans les couloirs de l’usine, l’impact de ces crises cumulées reste notable. Les lignes qui produisent les granules homéopathiques tournent encore au ralenti. « Nous exploitons seulement 30 % de nos capacités sur ces spécialités », estime Jean-Christophe Bayssat, pharmacien responsable, directeur du développement pharmaceutique et directeur général délégué de Boiron. Il faut dire qu’avant le déremboursement, Boiron avait vu les choses en grand et investi près de 60 M€, entre 2017 et 2019, pour augmenter ses capacités de production à plusieurs centaines de millions de doses et de tubes par an.
La partie dédiée à la production, ponctuée de larges baies vitrées, affiche discrètement les couleurs de la marque sur ses murs. La fabrication des granules homéopathiques suit un schéma bien établi. Après dilution des teintures mères, l’imprégnation des granules (dont la fabrication nécessite seize étapes), se fait en trois fois, de manière automatique, par micropulvérisations et séchages successifs avant le remplissage des tubes. Des opérations qui nécessitent de développer des équipements sur mesure, en partenariat entre les fournisseurs et les ingénieurs de Boiron.
Malgré ses spécificités, le site fait face aux problématiques habituelles de l’industrie pharmaceutique. « Nous produisons une multitude de petits lots, avec des défis à relever en matière de changement de ligne ou de conditionnement », illustre son directeur, par ailleurs président de l’Afipral, l’association des industries de santé en Rhône-Alpes.
Pour faire face à ces défis, le site est largement automatisé. « Nous avons été plutôt en avance par rapport à d’autres industriels sur le MES (Manufacturing Execution System) », rappelle le directeur. Comme tous les industriels, Boiron fait face également à l’inflation du coût de l’énergie. « Avec une production sous atmosphère contrôlée, nous sommes, bien sûr, exposés et nous travaillons, par exemple, à installer des ombrières photovoltaïques sur nos parkings », détaille Jean-Christophe Bayssat.
Avec la reprise de son activité, le laboratoire connaît aussi des difficultés pour le recrutement des techniciens et intérimaires, dans une région où l’emploi industriel se porte bien et où la distance avec Lyon pénalise le site sur le coût du transport. Malgré la crise, le groupe se félicite de ne pas avoir eu à mettre ses personnels de production en chômage partiel. Et d’employer quelque 120 pharmaciens en France. « Nous n’avons jamais exigé que quelqu’un qui nous rejoint soit un utilisateur de l’homéopathie », souligne dans un sourire Jean-Christophe Bayssat.
Pour résister pendant la crise, Boiron a su mettre à profit les espaces disponibles en assemblant des tests diagnostiques antigéniques Covid-19, en partenariat avec NG Biotech. L’activité s’est révélée profitable et a généré 27 M€ de ventes. De quoi donner des idées pour la suite. « Nous sommes en train de travailler sur les tests, nous continuons à en vendre et nous pensons qu’il y aura une demande à l’automne », projette Valérie Lorentz-Poinsot.
Boiron veut se diversifier
Le laboratoire cherche des relais de croissance en dehors de l’homéopathie. Il a récemment fait l’acquisition, en janvier 2022, d’Abbi, une start-up axée sur la cosmétique naturelle et individualisée. « L’idée n’est pas de racheter n’importe quelle entreprise dans le domaine, mais d’avoir une cohérence par rapport à notre activité historique », argumente la dirigeante qui insiste sur la notion de personnalisation du produit. La solution d’Abbi conjugue l'analyse de la peau par intelligence artificielle avec la production d’une crème cosmétique sur mesure.
Le laboratoire participe également à l’expérimentation française sur le cannabis thérapeutique, comme laboratoire suppléant. « Nous avons obtenu l’autorisation d’avoir du cannabis sur site depuis février », indique Valérie Lorentz-Poinsot. De quoi imaginer, en cas de feu vert sur ce segment, produire « des médicaments, soit en propre, soit en partenariat », projette la dirigeante, alors que Boiron a investi 2 M€ sur ce sujet, encore à un stade précoce. L’expérimentation, débutée en mars 2021, doit durer deux ans.
Avec une telle diversification, et une spécialité de l’homéopathie particulièrement exposée, le laboratoire lyonnais amorce-t-il un virage stratégique ? « L’homéopathie reste le cœur de notre métier », objecte sa directrice générale. « Nous continuons d’innover sur le sujet, avec de nouveaux formats, de nouvelles spécialités et pathologies adressées et des demandes d’AMM qui ont été obtenues en quelques mois ». À 90 ans, Boiron veut croire en un règne encore long et prospère.



