Face au Covid-19, les médecins du travail sur le pont

De la préconisation des règles sanitaires à la détection de cas suspects, les médecins rattachés aux usines sont un maillon fort dans la lutte contre le Covid-19.

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Branle-bas de combat chez les blouses blanches des bureaux et ateliers. "Dès que nous avons vu ce qui se passait en Italie, touchée par ce coronavirus mortel, nous nous sommes mobilisés pour préparer des protocoles sanitaires adaptés à nos usines", relate Hervé Baudelocque, le directeur de la santé au travail de Schneider Electric France, un service fort de six médecins et vingt infirmières. Et pour cause : l’industriel, qui fabri­que du matériel électrique pour hôpitaux et centrales nucléaires, réputé indispensable à la nation, n’a pas cessé ses activités.

Les services de santé interentreprises ont aussi réagi très vite. Comme celui de Médisis, implanté à Beauvais (Oise), au cœur du premier cluster français. "Nous avons très vite été avertis du climat anxiogène par le Medef local et nous avons réalisé des affiches pour informer sur le virus, ses symptômes, l’hygiène et les gestes barrières », témoigne Muriel Legent, médecin coordinateur de Médisis. Ses confrères du Grand Est et de l’Ile-de-France sont aussi majoritairement montés au créneau. Mais pas tous. Selon Vianney Louis, délégué de la CFDT Métallurgie Grand Est, des PME ont regretté que certains médecins refusent de se rendre sur place, par crainte de la contamination dans les transports et dans les locaux.

Loin des caméras, la plupart des médecins du travail ont joué leur rôle d’alerte, d’abord pour surveiller l’état de santé des salariés revenant de Chine, de Corée, d’Italie, d’Espagne – souvent mis en quatorzaine – et pour engager les directions des ressources humaines à restreindre les voyages à l’étranger. Puis ils ont répondu aux questions qui affluaient. Ils ont dû rassurer les patrons de PME et TPE et leur rappeler leur responsabilité face à l’épidémie. "Ils ne savent pas lire le droit comme dans les grandes sociétés, souligne Bernard Salengro, médecin du travail au sein d’un service de santé au travail (SST) à Nice (Alpes-Maritimes) et expert confédéral de la CFE-CGC. Nous sommes les interprètes des consignes, expliquant qu’il faut repenser l’organisation, car en matière de sécurité des salariés, ils ont des obligations."

Une télé-expertise

Les professionnels de santé réalisent un important travail de veille scientifique sur un virus méconnu et une crise en évolution constante. "Face aux recommandations de l’Académie de médecine, de la Haute Autorité de santé, de la Direction générale de la santé, de Santé publique France, des agences régionales de santé, de l’OMS…, il est capital d’être précis, prévient Hervé Baudelocque. La liste des symptômes de la maladie, par exemple, ne cesse d’évoluer, et peu d’organes semblent épargnés." Ce qui conditionne la détection des cas suspects en entreprise.

Les médecins du travail ont également investi en réel, puis en virtuel, les réunions pour déterminer les mesures contre la contamination des salariés. "Nous avons eu quatre CSE [comité social et économique, ndlr] extraordinaires sur le sujet, plusieurs commissions santé avec des élus du personnel et le médecin, par audio ou visioconférence, raconte Éric Barthélemy, le DRH de Saverglass, une ETI de flaconnage, à Feuquières (Oise). Le médecin a expliqué comment sensibiliser les gens au respect des distances. Il a réalisé des tutoriels sur la façon de bien porter son masque et retirer ses gants." Un complément utile aux affiches.

Même implication sur le site beauvaisien de tracteurs de Massey Ferguson-Gima, qui compte trois infirmières intra-muros et deux médecins extérieurs du SST Médisis. "Nous avons travaillé avec eux pour tout réagencer en détail. Nous avons également abordé le sujet de la prise de température et de son impact psychologique pour rassurer les salariés. Elle est administrée à chacun dès sa prise de poste", raconte le DRH France, Éric Odièvre. Le port du masque obligatoire a notamment été décidé aussi avec les médecins et le CSE, y compris pour le personnel de bureau quand il y a regroupement et non-distanciation sociale.

Partout, les médecins se sont mués en experts de la visioconférence. Ce mode de communication implique de bien connaître la topographie des lieux et les gens, assure Jean-Michel Sterdyniak, médecin du travail dans un SST de Seine-Saint-Denis et secrétaire général du Syndicat national des professionnels de la santé au travail : "Les plans de déconfinement se discutent sur le papier et en visioconférence pour les visualiser, pour conseiller et valider les mesures proposées." Ainsi des PME comme Gris Découpage (mécanique), près de Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle), et Naos, à Aix-en-Provence (cosmétique), qui n’a jamais stoppé la production, ont-elles soumis leur projet sanitaire à leur médecin référent.

Le secret médical à préserver

Chez Toyota, à Onnaing (Nord), Valérie Coquelle, à la tête d’un service de santé de quatre médecins, six infirmières et un kinésithérapeute et d’une usine employant 4 500 salariés, n’a pas chômé et est restée active dès les premières alertes nationales et durant la fermeture de l’usine. De chez elle, elle participe jusqu’à deux fois par jour aux réunions de la cellule de crise avec les dirigeants, puis à celles du CSE et de la commission santé sécurité et conditions de travail (CSSCT) avec les élus pour préparer les procédures sanitaires, dont elle assure avec eux le suivi. "J’ai aussi alimenté une page web pour conseiller les salariés confinés sur les mesures sanitaires, vidéos à l’appui, et j’ai communiqué sur les pathologies à risque", détaille-t-elle.

Ce dernier sujet reste délicat pour les praticiens interrogés, soucieux de sauvegarder le secret médical. "Des employeurs veulent savoir qui présente des risques Covid-19 : les diabétiques, les gens en surpoids, ceux qui ont des soucis cardiaques ou pulmonaires… Il n’en est pas question", dénoncent-ils. Pour contourner l’obstacle chez Toyota, Valérie Coquelle a publié sur le site web la liste de ces pathologies, invitant les salariés concernés à téléphoner à l’infirmerie avant leur retour au travail. Ils répondaient à un questionnaire plus précis afin de savoir s’ils devaient rester chez eux. Le jour J, et durant les quinze jours de reprise progressive, elle s’est postée à l’accueil dès 6 heures du matin, accompagnée de l’équipe médicale, pour accueillir un à un les ouvriers, leur distribuant masques et gel hydroalcoolique et les formant aux bons gestes.

Un décret pour une prise en charge immédiate

Le décret n° 2020-549 paru le 11 mai autorise le médecin du travail à prescrire ou à renouveler des arrêts de travail pour les salariés atteints ou suspects de Covid-19. Il peut aussi délivrer une "interruption de travail" donnant droit au chômage partiel pour isoler le malade. "Cela évite au salarié d’avoir à consulter à plusieurs endroits et permet de lutter plus efficacement contre la contagion par une prise en charge immédiate sur le lieu de travail ", estime Corinne Letheux, la médecin-conseil de Présanse, qui représente les services de santé au travail.

 

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