Face à la pression fiscale en France, le PDG de LVMH Bernard Arnault agite le spectre de la délocalisation aux Etats-Unis

À l’avant-veille de la commission mixte paritaire du 30 janvier qui doit trouver un accord sur le budget, Bernard Arnault, le PDG de LVMH, première capitalisation du CAC 40, sort les griffes sur la politique économique française et promet des conséquences sur le tissu productif français.

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AFP NE PAS REUTILISER Donald Trump Bernard Arnault
Bernard Arnault et Donald Trump réunis en 2019, lors de l'inauguration de la manufacture Louis Vuitton d'Alvarado, au Texas.

Lors de la présentation des résultats annuels de son groupe le 28 janvier, le PDG de LVMH a fustigé le projet de taxation exceptionnelle des grandes entreprises que prépare le gouvernement. Alors que son groupe est affecté par un léger ralentissement du marché du luxe mondial, ce qui a conduit à un résultat net en baisse de 17% pour son groupe, Bernard Arnault a déclaré : «Aux États-Unis, les impôts vont descendre à 15%, les ateliers qu’on peut y ouvrir sont subventionnés dans toute une série d’États… Quand on revient en France et qu’on voit qu’on s’apprête à augmenter de 40% les impôts des entreprises qui fabriquent en France, c’est à peine croyable.» Il a assimilé cette mesure à une « taxation du made in France ».

440 groupes visés par la surtaxe d'IS

Si Bernard Arnault ne se privait pas d’agir en coulisse pour faire savoir son mécontentement, c’est la première fois qu’il intervenait publiquement de manière aussi franche. Auparavant, c’est son directeur financier, Jean-Jacques Guiony, qui s’était exprimé lors d’une rencontre avec les analystes financiers sur cette surtaxe temporaire au programme du budget de Michel Barnier. En octobre, Monsieur Guiony évaluait le coût de cette taxe à 700 à 800 millions d’euros pour les sociétés en France du groupe LVMH. Il expliquait que cela porterait de 40% à 45% la part de la France dans le total des impôts payés par le groupe, «alors que la France ne pèse que 7% du chiffre d’affaires».

Cette surtaxe d’impôt sur les sociétés devait rapporter environ 8,5 milliards d’euros en 2025 et 4 milliards en 2026, et concernait 440 grands groupes tricolores. Le nouveau gouvernement Bayrou ne souhaite désormais l’appliquer que sur 2025.

Sollicitations américaines

Le directeur financier de LVMH estimait que son groupe contribuerait ainsi à 10% de la recette attendue de cette taxe et concluait : «Ces chiffres devraient rassurer ceux qui craignent que l’on ne contribue pas aux efforts budgétaires en cours.» Bernard Arnault, lui, n’est plus si diplomate. Sa sortie renvoie à un sentiment de frustration régulièrement exprimé d’être en permanence conspué dans son propre pays alors qu’il estime être un créateur de richesse pour la France. Un territoire dans lequel il a également besoin de puiser pour nourrir l’imaginaire de ses marques, comme l’a montré à la fois son investissement et sa stratégie d'exposition lors des Jeux olympiques de Paris en 2024.

Après sa sortie sur «la taxation du made in France», Bernard Arnault a déclaré lors des résultats qu’il ne voulait plus faire de commentaires mais agir. Il a indiqué : «Nous sommes fortement sollicités par les autorités américaines pour continuer nos implantations, et c’est quelque chose que l’on regarde sérieusement.» Bernard Arnault a sans doute eu l’occasion d’en discuter avec le président Trump, puisqu’il faisait partie des quelques grands dirigeants invités à son investiture.

Le marché américain est une priorité pour LVMH, puisque toutes catégories confondues, il représente un quart de ses ventes. Le groupe compte douze maisons américaines, dont le joailler Tiffany & Co et un millier de boutiques. La part de la production sur le territoire américain est en revanche plus restreinte. Le groupe y totalise 13 sites de production, en comptant les domaines viticoles.

Déjà des ateliers Vuitton aux Etats-Unis

Pour ce qui concerne la maroquinerie, LVMH compte 19 ateliers en France contre déjà trois aux États-Unis, un en Californie et deux au Texas. Le principal est une manufacture Louis Vuitton à Alvarado, au Texas, sur un site d’une centaine d’hectares nommé Ranch Rochambeau. Il a été inauguré en 2019 en présence de… Donald Trump, lors de son premier mandat. En 2022, dans un entretien au magazine Politique internationale, Bernard Arnault affirmait : «Le Made in France ou le Made in Italy, pour nos Maisons italiennes, demeurent le cœur de notre activité manufacturière et cela ne changera pas. Notre histoire est intrinsèquement liée à nos deux pays d’implantation, la France et l’Italie. La seule exception demeure aux États-Unis avec nos trois ateliers Louis Vuitton… qui fabriquent certains produits de maroquinerie à destination exclusive de la clientèle américaine.»

Visiblement, les temps pourraient changer. Toujours dans ce même entretien, il témoignait : «En Californie comme au Texas, nous avons formé des maroquinières et maroquiniers qui ont tous un amour du cuir et ont acquis l’extraordinaire savoir-faire Louis Vuitton. Mais cela demeure une exception qui traduit aussi, d’une certaine manière, la relation particulière que nous entretenons avec les États-Unis. » S’il se libère désormais de cette exception, ce serait un coup grave porté au secteur, car au-delà de ses sites en propre, Louis Vuitton fait travailler une myriade de sous-traitants dans des régions comme la Bourgogne-Franche-Comté ou le Centre-Val de Loire.

Plus de tabou sur la délocalisation

Y aurait-il un problème à délocaliser des produits qui incarnent le luxe français ? Pour Joëlle de Montgolfier, spécialiste du luxe au cabinet de stratégie Bain, «de nombreux secteurs du luxe, à l’exception de certains produits liés à un terroir comme le champagne ou le cognac, réalisent déjà une partie de leur production à l’étranger, en ne conservant en France que certaines tâches de finition comme le roulotage d’un foulard ou l’assemblage final d’un bijou. Aller au-delà n’est plus un tabou, en particulier pour ceux qui l’ont déjà fait, comme Louis Vuitton.» Par ailleurs, pour cette spécialiste du luxe, il n’est pas dit que, sur la mode par exemple, les clients soient très attachés au lieu de fabrication en cherchant absolument à l’identifier sur l’étiquette de leur vêtement.

Le spectre des droits de douane

Sur l’impact de cette surtaxe d’IS, si le luxe peut plus facilement l’absorber que d’autres secteurs de l’industrie au "pricing power" plus réduit, Joëlle de Montgolfier rappelle «que le prix des produits de luxe a déjà beaucoup augmenté ces trois dernières années». Pour cette spécialiste, il est peu probable, pour autant, pour une raison de responsabilité sociale, que les acteurs du luxe décident de tout fermer pour aller voir ailleurs. En revanche, l’idée d’aller racheter des entités pour les intégrer aux États-Unis n’est pas exclue, d’autant qu’au-delà de la fiscalité, plane la menace de la hausse des droits de douane, ce qui constituerait une double peine. Les plus concernés seraient Chanel et LVMH, Hermès ayant une stratégie de production française bien plus ancrée.

Grogne patronale

Au-delà du luxe, la grogne de Bernard Arnault est désormais largement partagée par le patronat. Une source au Medef rappelle que, si Patrick Martin, son président, avait accordé «qu’un effort des entreprises pouvait s’envisager à condition qu’il soit ponctuel, qu’il n’entame pas la compétitivité des entreprises et qu’en face des efforts soient réalisés pour une réduction structurelle des dépenses publiques.» Le chemin qu’a pris le budget depuis le lancement de cette taxe n’incite plus les patrons à la clémence. Le Medef rapporte qu’entre la surtaxe d’IS, la hausse du versement mobilité, la réduction des allégements de charges, la facture s’élève déjà à 12 milliards pour les entreprises, avec peu d’économies alignées en face.

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