C’est un chantier pour le moins étrange que renferme le bâtiment flambant neuf dressé le long de la rivière Léguer, à deux pas du centre-ville de Lannion (Côtes-d'Armor). Dans le hall principal, mardi 18 avril, une dizaine d’ouvriers s’affairent autour d’une imposante soucoupe de 9,4 mètres de diamètre pour 4,05 mètres de haut, qui semble tout droit sortie d’un film de science-fiction. La toute première Anthénea, comme a été surnommée cette suite hôtelière flottante de 50 mètres carrés, doit être présentée à son acheteur qatari le soir même. Dans les jours qui suivront, elle quittera son usine lannionnaise pour rejoindre Deauville (Calvados), où elle stationnera quelques semaines avant de partir en direction de Doha.
L'Usine Nouvelle Cette livraison représente un événement majeur pour les cofondateurs d’Anthénea, Murielle et Jacques-Antoine Cesbron. Ces fans de James Bond ont eu l’idée de concevoir cette luxueuse résidence 4 étoiles en visionnant L’Espion qui m’aimait, le 10ème épisode de la saga, au cours duquel le héros s’échappe de la cité sous-marine dans une capsule de secours. «On s’est lancé dans la construction d’un prototype qu’on a fait visiter à 500 personnes du grand public en 2017», explique Jacques-Antoine Cesbron. La fabrication a ensuite débuté dans une usine provisoire puis s’est poursuivie sur un site de 3 700 m² construit par Lannion Trégor Communauté et achevé à l’automne 2021 pour un montant de 5 millions d’euros. «La terre bretonne est très propice à l'industrie et au naval», assure l’entrepreneur originaire d’Angers (Maine-et-Loire), qui emploie 25 salariés, dont une vingtaine à la production.
Yann Richard Des bateaux plus ou moins autonomes
Destinées principalement à l’hôtellerie et à l’événementiel, les capsules Anthénea garantissent tout le confort d’une suite hôtelière (lit volumineux, baignoire à débordement, long canapé, cuisine…) mais également une large baie vitrée sous-marine permettant d’observer les fonds marins et une terrasse pouvant accueillir jusqu’à 12 personnes. La domotique élaborée confère aux propriétaires le contrôle, depuis des tablettes présentes à bord ou une application mobile, des éclairages, de la température, de l’orientation du parasol sur le toit et la télémaintenance. Cette dernière est gérée par deux jeunes ingénieurs, Tristan Daniel et Julien Legros. «Il y a beaucoup d’équipements que l’on ne trouverait pas dans une chambre d’hôtel classique comme l’appareil qui transforme l’eau noire en eau douce pour qu’elle soit rejetée. On ne peut pas demander aux clients de l’activer, il a donc fallu l’automatiser», souligne le premier.
En fonction du cahier des charges du client, les soucoupes peuvent être aménagées en spa, en bar ou en un modèle plus familial surnommé «Anthénea Atoll», et elles sont plus ou moins autonomes. En version de base, elles sont amarrées au ponton et raccordées «comme n’importe quel bateau» au réseau électrique et aux fluides terrestres. «Il existe des options qui vont jusqu’à l’autonomie complète», poursuit Jacques-Antoine Cesbron. Equipée de panneaux solaires, la capsule produit alors elle-même son électricité. Elle traite également, dans cette configuration, les eaux grises et noires pour pouvoir les rejeter dans la mer, et produit de l’eau douce grâce à un dessalinisateur.
Anthénea Lorsqu’elles ne sont pas amarrées à un ponton, les Anthénea sont reliées au corps-mort ou maintenues par une aiguille écologique. «C’est un nouveau mode d’amarrage de bateau. Il s’agit d’une vis qu’on enfonce au fond de la mer et qui ne dégrade absolument pas les coraux et les algues. Elle peut être démontée sans laisser aucune trace», précise le dirigeant.
Pour produire leur suite flottante, le duo d’entrepreneurs a souhaité s’approvisionner le plus localement possible. Ainsi, 90% des fournisseurs d’Anthénea sont français, dont deux-tiers bretons. Après avoir essuyé des difficultés d’approvisionnement qui lui ont demandé une grande souplesse, l’entreprise a bon espoir que la situation s’améliore. «Les chaînes d'approvisionnement vont mieux que pendant la pandémie de Covid-19», se rassure Jacques-Antoine Cesbron.
Moulage par infusion sous vide
Etape par étape, il décrit la construction de ses ovnis flottants. Celle-ci commence dans le hall «composites» par la pose d’une cire de démoulage, de gelcoat, de couches de tissus de verre de plusieurs types sur les moules de la coque et d’une bâche. Puis, l’air sous celle-ci est éliminé grâce à une pompe à vide. La résine polyester est ensuite diffusée dans les tuyaux répartis sur la structure. Un procédé de moulage par infusion sous vide qui permet, en plus de préserver la santé des personnes et de l’environnement selon Jacques-Antoine Cesbron, de moins consommer de matière et de mieux la répartir. Le tout est ensuite chauffé sous des couvertures pour que la polymérisation s’effectue.
L'Usine Nouvelle Dans la pièce adjacente est fabriqué le mobilier des Anthénea. Comme la structure des soucoupes, ce dernier est arrondi. Les salariés qui travaillent à sa mise au point utilisent un mannequin en bois sur lequel ils posent des plaques de contreplaqué et une bâche qu’ils tirent là encore pour obtenir une forme courbe. Le mobilier est ensuite agencé en dehors de la coque. Celle-ci, dans sa partie inférieure, comporte des ballasts pour garantir une meilleure stabilité du navire. Des pompes permettent de les remplir avec plus ou moins d’eau salée.
Une clientèle internationale
Alors que les salariés sont (littéralement) sur le pont, Jacques-Antoine Cesbron indique que, selon la zone géographique, une nuit à bord d’une Anthénea pourrait coûter entre 500 et 1 500 dollars. Démarchée par des clients du monde entier, sa société vend ses deux premiers modèles (affichés entre 350 et 500 000 euros pièce selon les options) à des acheteurs venus du Moyen-Orient. Pour lui, ce n'est pas un hasard : «Ce sont des pays à fort pouvoir d’achat. Ils préparent l’après-pétrole et cela passe par le tourisme. Ce sont de bons partenaires», explique le PDG, qui souhaite faire monter en puissance sa production de 1 à 2 résidences par an à 20 pour satisfaire la demande grandissante. Mais en attendant, l'heure est aux derniers ajustements sur Anthénea n°1, avant le grand départ.



