La fuite en avant technologique n'est pas une solution. Si rien n’est fait, l’empreinte carbone du secteur du numérique pourrait être multipliée par trois en France d’ici à 2050, selon le troisième volet d’une étude menée par l’Arcep et l’Ademe. Remise au gouvernement le 6 mars, cette enquête ne s’est pas limitée à l’impact énergétique du numérique mais intègre aussi la consommation de matériaux, de minéraux et de différentes ressources utilisées (abiotiques, biomasse, déplacements de terre mécanique ou par érosion etc).
La production, étape clé
Les experts des deux organismes ont élaboré quatre scénarii (tendanciel, éco-conception modérée ou généralisée, sobriété) et étudié leur impact sur l’empreinte carbone. Au préalable, les auteurs de l’étude rappellent que l’empreinte du numérique est essentiellement due aux terminaux utilisés (79% de l’empreinte carbone), devant les centres de données (16%) et les réseaux (5%). En termes de cycle de vie, 78% de l’empreinte du numérique dépend de la fabrication, contre seulement 21% pour l'utilisation, tandis que la distribution ne représente que 1%.
C’est dire que la variable sensible à activer pour avoir un impact réel est avant tout la production des terminaux (comprenant aussi bien les smartphones que les écrans d’ordinateurs, les téléviseurs mais aussi les enceintes connectées par exemple). La vitesse à laquelle ils sont remplacés rentre aussi en ligne de compte. Plus les consommateurs ralentiront le rythme de renouvellement moyen, plus l’impact global sera réduit.
Nécessaire sobriété
A l’horizon 2030, l’empreinte carbone du numérique ne diminue que dans le scénario dit de sobriété, à hauteur de 16%. Dans cette hypothèse, les terminaux sont éco-conçus, leur durée d’utilisation est allongée de deux ans, les vidéoprojecteurs se substituent progressivement aux téléviseurs, les consommateurs utilisent les technologies les plus adaptées à leurs usages et la consommation électrique par équipement baisse fortement… L'empreinte carbone progresserait en revanche de 5% dans le scénario d'éco-conception généralisée, de 20% en cas d'éco-conception modérée, et de 45% en suivant la tendance actuelle.
A l’horizon 2050, les quatre scénarii proposés sont différents. Ils reprennent les hypothèses de l'Ademe dans le document « Transition 2050 » : génération frugale, coopérations territoriales, technologies vertes et pari réparateur. Dans les deux premiers cas, la société inflige d’importantes pressions sur les modes de production et de consommation pour qu’ils soient plus sobres. « Les scénarios « Technologies vertes » et « Pari réparateur » font l’hypothèse d’une croissance plus ou moins forte du numérique et comptent sur les effets positifs indirects de nouvelles technologies sur d’autres secteurs d’activité pour compenser la progression de ses émissions (par exemple, le Smart Building qui, grâce à des objets connectés, promet d’optimiser la consommation d’énergie des systèmes de chauffage, ventilation et climatisation) », précise le rapport.
Eviter l'épuisement des matières premières
Là encore, seul un scénario proposé - « génération frugale » - débouche sur une diminution des émissions du numérique entre 2020 et 2050, à hauteur de 45%. Ce scénario est très ambitieux puisqu’il repose sur « des changements de comportement très importants par rapport aux habitudes qui se sont installées depuis la montée en puissance du numérique. Ces changements [...] pourraient s’imposer à la suite de situations de pénuries en matières premières et notamment en matériaux stratégiques et indispensables à la transition écologique [...] Dans ce cadre, les loisirs numériques sont limités à un usage sobre [...] mais l’ensemble de la société a accès à des services numériques prioritaires considérés utiles, comme la santé, l’éducation, la mobilité ou la culture et dispose d’un réseau fixe fibre. », expliquent l'Ademe et l'Arcep.
A l’opposé le scénario « pari réparateur » se traduit par une multiplication par 14 du nombre d'équipements numériques et une croissance de 372% des émissions associées. Dans cette hypothèse, le numérique devient « le maillon central des autres composantes de la société en garantissant leur meilleure gestion et digitalisant tout ce qui peut l’être. C’est la révolution numérique à son paroxysme. Les applications domotiques sont présentes dans la quasi-totalité des foyers, les loisirs et les interactions entre les personnes sont virtualisés à l’extrême. Les villes sont toutes devenues des smart cities, alimentées par des smart grids. [...] Par ailleurs, le besoin d’approvisionnement important en matériaux de ce système concurrence d’autres secteurs économiques indispensables à la transition écologique et pose la question de la raréfaction, voire l’épuisement, des matières premières. », détaillent les experts. Une perspective qui devrait suffire à nous alarmer.



