L’Union européenne se trouve aujourd’hui face à une décision cruciale. Alors que la guerre technologique fait rage entre les Etats-Unis et la Chine et que Pékin accélère sa course à l’autosuffisance dans les semi-conducteurs, elle doit réfléchir à la création sur son territoire d’une fonderie avancée de puces. Il en va de sa souveraineté, son indépendance technologique et sa sécurité dans l’avenir. C’est ce que recommande le rapport publié ce jeudi 14 janvier 2021 par l’Institut Montaigne sous le titre « Semi-conducteurs : la quête de la Chine ».
Enjeu militaire
L’idée est lancée, pour la première fois en juillet 2020, par le commissaire européen au Marché intérieur Thierry Breton, fervent défenseur de la souveraineté numérique de l’Union européenne. Elle vise à doter l’Europe d’une capacité de production sur son territoire des deux prochaines générations de puces les plus avancées en technologies de 3 et 2 nanomètres, contre 5 nanomètres pour la génération actuelle la plus avancée. L’ambition est de porter à 20 % la part du Vieux Continent dans la production de semi-conducteurs, contre seulement 10 % aujourd’hui.
Le rapport de l’Institut Montaigne fait le point sur le plan de développement de la Chine dans les semi-conducteurs, une course que les Etats-Unis tentent de freiner en lui fermant l’accès aux technologies duales ayant des applications à la fois civiles et militaires. " C’est le grand enjeu de cette bataille technologique, explique à L’Usine Nouvelle Mathieu Duchâtel, directeur du programme Asie à l'Institut Montaigne et auteur du rapport. Le militaire ne représente qu’environ 1 % de la consommation de semi-conducteurs et utilise, pour des questions de fiabilité, des technologies plutôt matures. Mais les puces jouent ici un rôle clé. Une avance dans ce domaine aujourd’hui assure l’avantage dans le militaire demain. "

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C’est pourquoi les puces sont devenues, sous la mandature Trump, le centre de la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine. Non sans répercussions pour l’Europe. "On le voit avec l’embargo américain contre Huawei ou SMIC, note Mathieu Duchâtel. Les entreprises européennes des semi-conducteurs sont en train de perdre une partie de leur marché en Chine. Elles n’obtiennent pas facilement des licences des autorités américaines pour fournir les clients chinois mis à l’index. Il y a de fortes suspicions que les Etats-Unis cherchent par leur dispositif de contrôle des exportations à favoriser leurs entreprises aux dépens de leurs concurrentes, notamment européennes. "
Trois forces de l'Europe
Alors que l’Europe ne détient que 10 % du marché mondial des puces, loin derrière les Etats-Unis qui s’adjugent environ la moitié, elle dispose notamment de trois forces : la lithographie aux ultraviolets extrêmes incontournable à partir de la gravure de 7 nanomètre avec le néerlandais ASML, les logiciels d’aide à la conception avec l'allemand Siemens EDA (grâce au rachat en mars 2017 de l’américain Mentor Graphics par Siemens), et les composants pour l’automobile avec l'allemand Infineon Technologies, le néerlandais NXP et le franco-italien STMicroelectronics. "Ce sont là des technologies d’étranglement clés, souligne Mathieu Duchâtel. L’Europe doit tout faire pour conforter ces forces. Elle pourra ainsi s’en servir pour conclure une alliance d’interdépendance avec les Etats-Unis. L’Europe doit dès maintenant développer sa résilience face au choc futur entre les Etats-Unis et la Chine. C’est le moment de le faire. "
La faiblesse de l’Europe réside dans sa dépendance vis-à-vis de l’Asie pour la fabrication des puces avancées. Il n’y a aujourd’hui que deux fondeurs de puces, sorte de sous-traitants, aux avant-postes de la course de la loi de Moore : le taïwanais TSMC et le coréen Samsung, seuls au monde à fabriquer des puces avec des gravures aussi fines que 7 nanomètres et 5 nanomètres. Les acteurs européens comme STMicroelectronics, Infineon ou NXP en dépendent pour la fabrication de leurs circuits numériques les plus avancés. Il n’existe pas de fondeur aussi avancé en Europe. C’est cette lacune que Thierry Breton voudrait combler.
Son projet est de rassembler une vaste coalition industrielle comprenant des fabricants de puces, des équipementiers électroniques et des utilisateurs finaux comme Airbus, Alstom, Philips, Renault ou Volkswagen. Car les moyens à mobiliser sont considérables : 10 à 20 milliards de dollars. "L'Europe a tout à gagner à le faire, estime Mathieu Duchâtel. Cela créerait tout un écosystème de fournisseurs, sous-traitants et start-up, avec à la clé le développement d'emplois hautement qualifiés, et entraînerait un cercle vertueux de recherche, d'innovation et de développement pour toute l'industrie microélectronique européenne. Mais cela soulève la question de savoir qui pourrait prendre en charge ce projet et dans quel pays l’implanter. L’usine a besoin de s’insérer dans un écosystème existant comme Dresde en Allemagne ou Grenoble en France. "
Attirer Samsung ou TSMC sur le sol européen
Une société commune, menée par le trio européen Infineon, STMicroelectronics et NXP, pourrait endosser ce rôle de pilote. Mais elle aurait besoin d’accéder aux technologies de production avancées par le biais d’une licence auprès de Samsung ou TSMC. Car aucun des trois n’est présent dans la course de la loi de Moore.
L’autre option est d’inciter, par des subsides attractifs, Samsung ou TSMC à ouvrir une usine avancée en Europe. C’est ce que l’administration Trump a réussi à faire. Les Etats-Unis auront, dans l’Arizona, une usine de TSMC de 12 milliards de dollars qui devrait débuter la fabrication de puces de 5 nanomètres en 2024. Le montant des subsides accordés par l’Etat fédéral et l’Etat de l’Arizona ont été déterminants dans l’aboutissement de ce projet. "Il reste inconnu à ce jour, indique Mathieu Duchâtel. Mais le package financier offert à TSMC s’annonce comme le plus important jamais accordé à un industriel. "
L’Union européenne, dont les règles de la concurrence interdisent les subventions à la production, pourrait-elle en faire autant ? " C’est la grande question, répond Mathieu Duchâtel. Mais les enjeux sont considérables. Ce qui se joue c’est l’avenir de la prospérité de l’Europe. Les Etats-Unis l’ont fait. Le Japon cherche à le faire aussi. Il discute avec TSMC d’un projet similaire. L'Europe ne peut pas rester sans rien faire. "
Faible présence de l'Europe dans le numérique
L’Europe se trouve dans une position peu favorable pour attirer Samsung ou TSMC sur son sol. Contrairement aux Etats-Unis, elle est peu présente dans les circuits numériques comme les processeurs, les modems 5G ou les circuits logiques programmables. Elle ne représente qu’une faible part de la clientèle de TSMC : 6 % du chiffre d’affaires du fondeur taïwanais contre 60 % pour les clients américains. Alors il faudrait lui offrir beaucoup de subsides et d'avantages pour l'inciter à venir investir en Europe.



