L'Usine Nouvelle. - D'après les informations du Financial Times, les vaccins Pfizer et Moderna passent respectivement de 15,5 à 19,5 euros et de 19 à 21,5 euros par dose. Peut-on justifier cette hausse par des évolutions des contrats ou des vaccins, comme l'a fait Clément Beaune sur RFI le 2 août ?
Marie-Paule Kieny. - Il peut y avoir des arguments de souveraineté nationale, qui pourraient justifier des augmentations de prix par un accord des producteurs d’accroître leur volume de production en France et en Europe, mais cette augmentation ne semble pas liée à un aspect technique. Plusieurs estimations des prix des vaccins Covid-19, faites en 2020, tournent autour de 5 dollars par dose, au maximum. Cela signifie que les prix pratiqués jusque-là étaient déjà largement profitables. D'ailleurs, on a vu que les profits réalisés par Moderna [avec un chiffre d'affaires prévu de 19,2 milliards sur 2021 pour les ventes de vaccins] et Pfizer [33,5 milliards de dollars prévus pour les vaccins sur 2021] sont substantiels. Malgré cela, les laboratoires ont décidé d'augmenter encore leurs coûts alors que leurs clients, partout dans le monde, sont en train de se battre contre la pandémie. Cela me paraît d'une éthique douteuse.
Le grand avantage des négociations de la Commission européenne, c'est qu'elles se sont faites à 27 et que tous connaissaient les prix, qui s’appliquaient à tous les pays de l’Union. Cela veut surtout dire qu'il n'y a pas eu de moyen de faire monter les prix en dressant un pays européen contre un autre.
Habituellement, les prix des médicaments et des vaccins innovants sont une boîte noire. Ils sont fixés sur ce que l'industrie appelle le "value based pricing" : le prix le plus élevé que le client est prêt à payer, et que les acheteurs s'engagent à ne pas les diffuser. Si on les a connus en Europe, c'est parce qu'une politique belge les a diffusés par erreur sur Twitter.

Comment peut-on expliquer la différence de prix entre ces vaccins et celui d'AstraZeneca, à environ 2,5 dollars par dose ?
M.-P. K. : Avant de vendre les droits du vaccin à AstraZeneca, l'Université d'Oxford avait annoncé ne vouloir donner que des licences non-exclusives pour favoriser la compétition des génériques et l'accès pour tous. Et lorsqu'ils ont racheté la technologie d'Oxford, l'université a fait pression pour que les prix du vaccin restent accessibles pendant la pandémie. Pfizer et Moderna n’avaient pas de contrainte analogue pour fixer un prix pour leur vaccin plus proche des coûts de production. Mais il faut aussi relativiser, les vaccins chinois sont aussi vendus très cher, aux mêmes ordres de grandeurs que Moderna ou Pfizer-BioNTech, pour un service rendu moins bon. Et de manière générale, les prix des vaccins Covid-19 ont été modérés par rapport à d'autres, comme celui contre le cancer de col de l’utérus, par exemple, notamment grâce au marché énorme qu'ils représentent.
Le secrétaire d'État aux affaires européennes a aussi indiqué que le prix des vaccins augmenterait, car ils seraient "adaptables aux variants". Est-on dans le cas de vaccins de deuxième génération ?
Pour les doses de 2021, les formulations de vaccins sont fixées, elles correspondent à la souche de virus originale. Pour le Covid-19, on n'est pas sûr de devoir adapter le vaccin, comme on le fait presque chaque année pour le vaccin anti-grippal pour protéger contre celles qui circulent le plus, mais cela pourrait s’avérer nécessaire. En effet, la question de l'adaptation des vaccins au variant bêta s’est posée au printemps, mais il semble que celui-ci soit en passe d’être « écrasé » par le variant delta. Il se peut néanmoins qu'à l'avenir il faille adapter le vaccin à un nouveau variant grâce à un changement de séquence. Cette adaptation ne devrait pas impacter les prix, puisqu’un tel changement n'a aucun impact sur le tarif des vaccins contre la grippe.
L'industrie travaille beaucoup sur la stabilisation thermique des vaccins ARNm, mais peut-on vraiment parler de deuxième génération ? Une vraie "deuxième génération" pourrait être un vaccin administré par voie orale ou par inhalation. De de tels vaccins candidats sont en cours de développement, mais ils sont encore loin du marché et leur homologation pourrait s’avérer difficile puisqu’ils devront se comparer à des produits extrêmement efficaces, comme le sont les vaccins à ARNm. Il faut donc que les nouveaux producteurs fassent des essais cliniques non plus pour démontrer l'efficacité, mais que d'un point de vue immunitaire les réponses qu'ils génèrent ne soient pas inférieures. De plus, Pfizer/BioNTech et Moderna annoncent respectivement une production de 4 milliards et 3 milliards de doses en 2022, il pourrait donc y avoir dans l’avenir une crise de la demande plus que de l'offre.
Cette augmentation des prix intervient pour des commandes allant jusqu'en 2023. Les membres de l'Union européenne se préparent-ils à une troisième dose ?
Sous le terme troisième dose, il y a beaucoup de choses. La vraie troisième dose, c'est celle qui a déjà été donnée à de nombreux patients immunodéprimés, qui avaient une réponse beaucoup trop faible ou insuffisante suite aux deux premières doses du vaccin. Cela fait partie de ce que l'on appelle la primo-immunisation. Pour la troisième dose dont on parle par exemple à l'automne, il s'agit plutôt d'un rappel.
On voit par exemple que les vaccins Moderna et Pfizer-BioNTech restent très protecteurs vis-à-vis du variant delta à condition que les niveaux d'anticorps restent très élevés. Avec le temps, les niveaux baissent et peuvent devenir insuffisants pour garder la même efficacité vis-à-vis de ce variant. Là se pose la question du rappel de façon à remonter les réponses immunitaires. Les pays font des choix différents. Les Israéliens ont déjà annoncé qu'ils feraient un rappel à tous ceux qui ont plus de 60 ans. Aucun élément scientifique ne justifie cela pour l'instant, mais il y a aussi des arguments politiques, en utilisant, par exemple, ce rappel pour ramener vers la vaccination ceux qui ne s'y sont pas encore présentés. En Allemagne ou en France, les politiques semblent réfléchir à une dose de rappel pour les personnes très âgées, qui sont plus vulnérables et qui réagissent généralement moins bien à la vaccination.



