[Entracte - Livres ] Les mystérieuses aventures d'une jeune nippone ou "Le trou" d'Hiroko Oyamada

Dans "Le trou", Hiroko Oyamada, une jeune autrice japonaise, suit une jeune femme dont la vie semble idéale aux yeux des autres. Et pourtant, elle va découvrir un autre univers au delà des apparences. Moins critique sociale que récit d'initiation poético fantastique, "Le trou" propose une ballade existentielle, où, le sol se dérobe sous les pieds de l'héroïne. 

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Le trou Hiroko Oyamada
Le trou Hiroko Oyamada

Tout va pour le mieux pour Asa, une jeune japonaise récemment mariée, qui travaille en CDD. Son mari vient d'apprendre qu'il est muté à la campagne, à proximité de chez ses parents. Bonne nouvelle : ces derniers possèdent une maison et leur locataire vient de partir. Ils pourront loger le jeune couple pour rien, si bien qu'Asa n'aura plus besoin de continuer à travailler dans un environnement peu épanouissant. 

Une chute et tout change

Et les premiers jours confirment cette impression jusqu'au jour où sa belle-mère lui confie une mission dans une supérette toute proche et qu'au retour, la jeune femme chute dans un trou, duquel elle pourra sortir grâce à l'aide providentielle d'une voisine. A partir de là, plus rien ne se déroulera vraiment comme avant et c'est un autre monde que va découvrir la jeune femme autour d'elle.

Rêve ou réalité, l'écriture est si précise qu'il est difficile de le savoir. Reste qu'Asa fait connaissance avec d'étranges personnages, à commencer par un voisin hikikomori (le nom donné à ces personnes qui refusent de travailler) réfugié dans une remise qui pourrait être de sa famille, découvrir une nature étrange où les cigales chantent à tue-tête, tandis que son mari continue de rentrer tard et de pianoter sur son smartphone dès qu'il est rentré et que le grand-père semble passer ses journées à arroser le jardin de la belle famille. 

Le quotidien, cette intarissable source d'étonnement

On avait déjà écrit ici tout le bien qu'on pensait du précédent roman d'Oyamada, "L'Usine", qui réussissait à mêler une description quasi clinique du réel et des éléments de fantastique. On retrouve l'un et l'autre ici, encore plus intriqués, car la banalité du quotidien est un point de départ idéal pour plonger dans un monde parallèle. Pour qui ne partage pas les préoccupations des autres, l'observation de leurs déplacements, de leur énergie à accomplir des tâches mystérieuses peut être des plus déroutantes. 

C'est l'expérience faite par Asa. Une de ses collègues l'a prévenue quand elle lui a annoncé sa nouvelle vie : "tu vas être femme au foyer ? Le rêve, le rêve... Le rêve c'est d'avoir quelqu'un qui subvient à tes besoins et de rester à la maison pour s'en occuper tranquillement, de faire son pain, de jardiner... La chance, la chance !"

Un vrai roman

Sans insister, Oyamada dépeint la difficile condition des salariés nippons en CDD, qui arrivés à 30 ans, ont peu de chance de basculer vers un emploi mieux rémunéré, mais aussi la situation des jeunes femmes qui sont sommées de se réaliser dans le mariage. "Le trou" n'est pas qu'une analyse sociologique, mais un véritable roman, fût-il bref. C'est que l'écriture très précise et vive, avec ses phrases écrites au présent, suit l'"héroïne" au plus près de sa découverte d'une possible autre vie.

Ce n'est sûrement pas un hasard, si un des personnages qu'elle rencontre lui parle d'Alice au pays des merveilles et de son lapin mystérieux auquel il s'identifie. Ce que vit Asa n'est peut être pas le rêve imaginé par sa collègue envieuse, mais à l'issue de ce qui ressemble à une initiation, la jeune femme rentrera peut être dans le rang mais ce sera après avoir entraperçu la possibilité d'une autre vie, à moins que... la force des conventions sociales ne prouve sa puissance d'attraction.

"Le trou" d'Hiroko Oyamada, Christian Bourgois éditeur

Traduit du japonais par Silvain Chupin  

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