[Entracte-Livres] "L'Usine" de Hiroko Oyamada, un roman nippon dans un monde absurde

C'est le premier roman publié en français de Hiroko Oyamada. Avec "L'Usine", la romancière japonaise plonge trois personnages dans un univers de travail, où le process est roi. Mais la nature environnante résiste et pourrait bien s'avérer menaçante. 

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L'usine Christian Bourgois Editeur
Un roman de l'attente qui se déroule dans une usine nipponne.

Mais que fabrique-t-on dans cette mystérieuse usine ? Trois personnages s'y retrouvent embauchés dans des circonstances plus ou moins mystérieuses et découvrent peu à peu les us et coutumes du lieu. L'usine est toute-puissante. Et grande, à tel point qu'on y trouve une forêt où sévit un "déculotteur", "une centaine de cantines à l'intérieur ... et des restaurants de toutes sortes" ...et qu'elle possède quatre entrées, une par point cardinal, elle est traversée par une nationale et bordée par un océan. "La seule chose qui manque, c'est un cimetière" note la romancière.

Travail vain 

Une fois recruté, chacun y cherche sa place dans un monde d'apparence absurde. À commencer par ce jeune chercheur qui doit végétaliser les toits des différents bâtiments grâce à des mousses naturelles. Ou cette jeune femme assignée au département des archives et qui est chargé de détruire des documents toute la journée. Les chapitres suivent ces personnages les uns après les autres, tous guidés par le mystérieux Gotô qui initie les uns et les autres. "Comme je m'y attendais, ce Gotô ne servait pas à grand-chose."

Tous sont peu à peu réduits à des fonctions. L'usine ne semble être d'abord qu'un ensemble de procédures à respecter d'autant plus strictement que leurs sens échappent à tous. Les personnes jouent leur rôle et s'y tiennent, jusqu'au jour où...  On ne saura jamais ce que l'on produit dans cette usine mystérieuse. 

La nature s'éveille

Si la quatrième de couverture cite Kafka, on pense aussi au Désert des Tartares de Dino Buzzati, ce grand roman de l'attente. Là aussi on attend, on ne sait même plus si l'on attend. Tout l'art de l'auteure est d'entretenir un suspense par des détails savamment distillés. Ici un ragondin, là de mystérieux oiseaux... sans oublier les mousses protectrices... Tout semblait sous contrôle jusqu'à ce que le monde animal se rappelle à l'existence des humains.

Les romans nippons ont toujours ce pouvoir d'étrangeté que l'on ne s'explique pas. Est-ce dû à la culture japonaise qui nous est tellement éloignée ? Ou un tel récit est-il étrange aux yeux du lecteur indigène. Difficile de savoir. Toujours est-il que ce roman semble révéler le malaise des plus jeunes dans un pays connu pour le poids croissant des plus âgés. Une jeune génération qui peine à s'intégrer au marché du travail, ne bénéficiant plus de l'emploi à vie comme ses aînés. "Qu'une personne comme elle ait un travail à temps plein et puisse vivre confortablement alors de braves citoyens comme moi et mon frère qui ne veulent de mal à personne, sont maltraités et ne peuvent pas trouver un travail stable, il n'y a rien de plus injuste". 

La traduction de Silvain Chupin est remarquable, tant elle réussit à créer une tension dans ce texte sans péripétie ni psychologie. On est dans le territoire de la littérature quasi expérimentale, qui rebutera certains lecteurs, mais qui réjouira ceux qui sont prêts à ce genre d'effort, ou parce qu'ils aiment ce genre de récit. 

Une chose est certaine : en refermant ce roman, on ne peut s'empêcher de se demander si l'expression "bullshit jobs" n'a pas été inventée au Japon. 

L'Usine Hiroko Oyamada Traduit du japonais par Silvain Chupin, Christian Bourgois Éditeur

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