Au cours de "Nature humaine", le dernier roman de Serge Joncour, qui vient d'être récompensé par le prix Femina, le narrateur note que les images des années 2000 que l'on se faisait dans les années 80 concernaient toujours des villes, des environnements urbains, avec des véhicules ultra modernes ou des tours gigantesques. Qu'on en rêva ou qu'on le craignit, le futur était citadin. La campagne immuable n'intéressait pas grand monde, note l'auteur.
Ferme des Bétranges
"Des tas de reportages montraient à quoi ressemblerait le monde en l'an 2000... renvoyant toujours à des décors urbains, des croquis futuristes et des articles parlant de cités tout en hauteur, un univers d'édifices exclusivement verticaux, et dans tout ça rien qui concernait la campagne, rien qui concernait les arbres ou les forêts, comme si en l'an 2000 la nature n'existerait plus et qu'il n'y aurait plus que des villes. Jamais ces beaux croquis futuristes ne s'attachaient à représenter quelle forme auraient les prairies et les collines au troisième millénaire, pour les futurologues le monde paysan était figé à jamais dans ses usages, ringard pour l'éternité."
Or, à l'inverse de ses pronostics, ce roman de Serge Joncour rappelle ô combien les campagnes ont changé, alors que le discours dominant continue d'associer agriculture, conservatisme et traditions. Pour cela, l'auteur a choisi de raconter l'histoire d'une famille du Lot, qui génération après génération vit à la ferme des Bétranges. Les grand-parents ne sont pas loin, les parents ont repris l'exploitation, avec leur quatre enfants, Alexandre et ses trois soeurs, Caroline, Vanessa et Agathe.
Le roman est construit en les suivant au fil du temps, de juillet 1976, année d'une grande sécheresse à décembre 1999 à l'heure de la grande tempête, en faisant une halte en 1981, 1986 et 1991. C'est l'histoire de la transmission des parents à Alexandre, le fils de la famille qui reprendra l'exploitation parce que même lui n'imagine pas que les choses peuvent se passer autrement. Ce qui a été sera, quand bien même autour la grogne monte, comme en témoigne le fermier voisin, ennemi du téléphone et de ses poteaux d'arsenic.
Tout bouge, rien ne bouge ?
Mais la contestation en ces années là est aussi plus politique avec les mouvements autour du Larzac, ou la contestation des centrales nucléaires. S'il n'est pas au coeur de la rébellion, Alexandre s'y trouve mêlé car il va tomber amoureux de Constanze, une belle Allemande de l'Est qu'il croise chez sa soeur aînée partie étudier à Toulouse. Sans rien divulgâcher, on dira que les amis de son amie ne sont pas tous forcément très recommandables, du moins aux yeux de la police.
Les changements économiques et sociaux vont peu à peu changer la vie à la ferme. Alexandre qui s'imaginait, en reprenant la ferme familiale, continuer l'histoire à l'identique, va peu à peu devoir changer sa façon de travailler la terre, utiliser les produits de l'agrochimie, subir la pression de la grande distribution qui en arrivant offre un débouché salvateur mais devient de plus en plus dominatrice, ou encore revoir les modes d'élevage... La vie du jeune homme évoque d'autant plus un sacerdoce, qu'il vit une histoire épisodique avec Constanze et que la vie isolée dans une ferme attire peu de jeunes femmes.
Rares sont les romans qui réussissent aussi bien à donner la sensation du temps qui passe, de toutes ces petits changements qui
Jean-Philippe Baltel Ed. Flammarion façonnent les vies. Au début du roman, on écoute des K7, on se rend au Mammouth du coin (le premier supermarché où la famille se rend le week-end), ou on reste attaché au téléphone parce qu'à l'époque il a un fil et que l'intimité qu'il autorise est égale à la longueur de ce fil. Le livre montre bien le décollage de la consommation au milieu des années 70, l'abandon du mode de vie du monde d'avant.
Il offre aussi une passionnante réflexion sur les liens entre l'individu et le collectif. Du côté de la politique, où l'on voit les luttes violentes des années 70, l'arrivée de la gauche au pouvoir ou les mobilisations citoyennes contre la construction d'une autoroute... Plus encore, l'anecdote rapportée fait réfléchir. A un moment, on explique à Alexandre qu'il doit produire (et non plus élever) du bétail qui reste à l'étable parce que la couleur de la viande dans ces conditions s'accorde mieux aux attentes du consommateur comparée à celle des animaux élevés en plein air. On peut sans grand risque que personne individuellement ne ferait ce choix. Agrégé, étudié par le marketing, et soumis à la productivité, le choix collectif est de privilégier une agriculture où les animaux sont enfermés pour que la viande ait sous les néons du supermarché la bonne couleur.
Le retour en littérature du monde paysan
On regrettera juste à la lecture de ce roman le peu d'épaisseur des personnages secondaires. Si Alexandre et Constanze existent, les autres protagonistes sont davantage fantomatiques. A l'image du trio de soeur qui semble jouer les utilités pour la démonstration (pertinente) du roman : l'aînée devenue professeure et soutien de François Mitterrand, de la gauche au pouvoir et du programmatique "Changer la vie", quand la deuxième ne semble être là que pour écrire une scène réussie et délicieusement comique, où elle est devenue assistante d'un photographe publicitaire, qui a jeté son dévolu sur le décor pour une publicité de jambon sous plastique, alors même que personne n'a jamais cultivé de porc sur cette terre. Ou quand l'image prend le dessus.
Ces réserves faites, "Nature humaine" confirme le retour du monde paysan dans la littérature française contemporaine. Après les ouvrages très différents de Jean-Baptiste del Amou, le dernier Michel Houellebecq, qui, on le vérifie par contraste, connaissait moins bien le sujet, ou la plus confidentielle et persévérante Marie Hélène Lafont qui depuis plusieurs livres s'intéresse au monde rural et elle aussi récompensée d'un prix d'automne, le Renaudot.



