[Entracte-Livres] "Art nouveau" de Paul Greveillac, ou l'architecte cet artiste total

Art nouveau de Paul Greveillac retrace la vie et l'oeuvre de Lajos Ligeti, un jeune architecte autrichien parti tenter sa chance à Budapest au début du vingtième siècle. Dans ce roman érudit et passionnant, où un projet d'usine automobile joue un rôle clé, est posée la question subtile de la place de la relation entre l'artiste et la politique. 

Réservé aux abonnés
art nouveau Paul greveillac
Derrière le roman historique, Art nouveau offre une réflexion très contemporaine sur l'Europe aujourd'hui.

L'industrialisation du monde n'a pas pu se faire sans architectes pour imaginer et concevoir les usines. C'est un des mérites du roman de Paul Greveillac que de le rappeler, en évoquant un projet de construction d'usine automobile moderne au début du vingtième siècle... mais ce n'est qu'une péripétie d'un roman beaucoup plus riche et dense que cela. 

Vrai faux roman historique

"Art nouveau" - c'est le titre du roman -  est la biographie imaginée d'un architecte inventé : Lajos Ligeti, jeune viennois du début du XXe siècle, qui quitte la capitale impériale - où il pourrait reprendre la pharmacie familiale - pour s'installer à Budapest. En réalité, les choses sont plus complexes, puisqu'une partie de ces ancêtres a dû quitter la Hongrie au milieu du dix-neuvième siècle. C'est chez un oncle ayant fait le choix de rester que vient s'installer l'ambitieux jeune viennois. Rêvant de moderne, il voit dans Budapest un espace vierge où tout est à construire.

Car même au sein d'un empire, les rivalités n'ont pas disparu... C'est même un des thèmes qui travaillent le roman.  "Bienvenue à Lajos Ligti, notre apprenti architecte ! Il reléguera Vienne au statut de ville de province ! II fera de Budapest le nouveau Paris ! Et s'il échoue... eh bien, on lui cassera les reins !". 

Avec ses faux airs de roman historique classique, Art nouveau est une immersion passionnante dans la Hongrie du début du vingtième siècle, dans le bouillonnement artistique d'alors, quand tout semblait possible à des jeunes gens avides de progrès et de modernité. On y trouve la ferveur des cafés, l'effervescence des conversations. Pour cela, Paul Greveillac mêle personnages fictifs et réels, de Bartok à Schiele ou encore les frères Bata, ces deux frères industriels de la chaussure... 

L'artiste, la politique et l'industriel

"Art nouveau" est aussi le récit d'un amour exclusif (on hésite à écrire absolu), celui de Lajos Ligeti pour l'architecture, une passion qui occupe toute la place dans sa vie. "Il découvrait que la prise de risque était nécessaire à la création. Que tout était question de goût. qu'il ne préexistait, au fond, aucune règle et qu'ainsi, ainsi seulement, s'expliquait le miracle du beau". 

D'abord commis d'un architecte connu, il rencontre un entrepreneur et crée son cabinet qui s'imposera dans le paysage européen  : Lajos Ligeti construit ainsi une église en béton à Paris dans le seizième arrondissement qui participe à sa renommée. 

On retrouve dans ce roman les thèmes qui infusent l'oeuvre jeune et déjà dense de Paul Greveillac, finaliste malchanceux du Goncourt en 2018 avec "Maîtres et esclaves", son deuxième roman qui s'intéressait au destin d'un peintre dans la Chine maoïste. La question de la relation entre l'art et la politique était déjà présente dans son premier roman, "Les âmes rouges", qui, lui, se déroulait en URSS. 

Identités européennes

Art et politique la question est aussi présente dans Art nouveau, qui se déroule à une époque et dans un espace, l'empire austro-hongrois, où la question de l'identité est omniprésente depuis longtemps. Lajos Ligeti est issu d'une famille juive et il ne peut l'ignorer. A son arrivée à Budapest, quand il réside chez son oncle, les vitres de la maison de ce dernier sont régulièrement brisées et quand ce dernier mourra, il laissera à son neveu architecte un héritage hautement symbolique. "Art nouveau" est aussi une réflexion politique sur l'Europe d'avant la division de 1945 et donc d'avant l'Union européenne. Ce n'est sûrement pas un hasard si le déclin de Lajos Ligeti sera dû au projet de cité Europa, un projet destiné à un duo d'industriels nommés Forman & Jelinek, soit les patronymes de deux artistes majeurs quasi contemporains de l'Europe centrale.  

"L'histoire de nos vies s'écrit toujours en creux. nous sommes ici, maintenant. Mais d'autres, ailleurs, à l'instant même, à moins que la veille, ou cent ans plus tôt, ont défini sans y penser la grammaire de nos avenirs. ce que nous appelons "hasard", la même où réside la liberté n'est que le symptôme de notre myopie belle et tragique" écrit Paul Greveillac à propos de son héros. Craignons que cela ne s'applique aussi à l'histoire des nations et des continents.

"Art nouveau", de Paul Greveillac, éditions Gallimard

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.