[Entracte - Livres] Les choses que nous avons vues de Hanna Bervoets, ou l'inhumaine condition des nettoyeurs du web

Dans Les choses que nous avons vues, la romancière néerlandaise Hanna Bervoets livre un texte saisissant sur la vie d'une jeune femme chargée de "nettoyer" le web. Elle interroge le pouvoir des images et la manière dont elles pénètrent peu à peu nos cerveaux.

Réservé aux abonnés
Les choses que nous avons vues (détail de la couverture)
Les choses que nous avons vues est le premier roman traduit en français de Hanna Bervoets.

Mais qu'ont bien pu voir Kailegh et ses jeunes amis, salariés d'Hexa, un sous-traitant d'un géant du numérique qui les emploie pour filtrer les contenus qui sont publiés sur sa plateforme ? Tel est l'enjeu du bref roman Les choses que nous avons vues de Hanna Bervoets, qui maîtrise incontestablement l'art de la chute. 

Amour et théorie du complot

Kailegh est doit rembourser d'importantes dettes et accepte cet emploi peu attractif parce qu'il offre une meilleure rémunération que celui qu'elle occupait jusque-là. La grande affaire de Kailegh est surtout sa vie amoureuse et la relation qu'elle noue avec Sigrid, une autre employée d'Hexa. Entre les deux jeunes femmes, tout commence sur un nuage et se termine dans le silence d'un ghosting, sur fond de théories de complots et d'images chocs. « Est-ce le moment ? Celui où je suis véritablement tombée amoureuse ? Peut-être pas, monsieur Stitic. Peut-être que l'amour n'est pas une carte de fidélité sur laquelle on coche toutes les cases sentiments et étapes, mais simplement la somme de nos désirs et de nos peurs. » 

Loin d'être une dénonciation du pouvoir des grandes plateformes numériques, Les choses que nous avons vues revient sur ce que Freud appelait la pulsion scopique - ce besoin de voir quoi qu'il en coûte. Et ce que révèle ce texte à l'intelligence aigüe, c'est qu'il est des choses qu'on ne voit pas sans dommages, qu'il est des idées auxquelles on ne se confronte pas sans être contaminé incidemment. « Sur quoi Robert a secoué la tête : "j'ai l'impression de ne plus être une personne". »

Le récit prend la forme d'une lettre envoyée à Monsieur Stitic, l'avocat de plusieurs salariés qui se sont retournés contre leur employeur pour mener une action de groupe. II cherche à convaincre Kailegh de rejoindre la cause commune. Elle ne le veut pas et s'en explique. D'un ton neutre, elle raconte son quotidien avant la rencontre de Sigrid et après. 

Action de groupe

Peu à peu, des éléments de son quotidien professionnel émerge, les images qu'elle a vues, les commentaires qu'elle a lus et comment ils ont pénétré son intimité, sa manière de voir le monde. Face à une situation dramatique, elle déroule comme une automate les critères qui font qu'une vidéo est, ou non, autorisée sur le site. Elle ne pense plus, réagit automatiquement d'autant qu'elle et ses collègues doivent accomplir un certain nombre de tâches par jour pour conserver leur poste durablement. Et pourtant, moins elle pense à ce qu'elle fait, plus elle y pense. Plus ces ténèbres du web envahissent son univers. Dans une scène vers la fin du roman, la narratrice dort à la belle étoile et confie : « L'obscurité me calmait ; j'ai toujours trouvé les ténèbres rassurantes, comme si elles engloutissaient les monstres plutôt que de les dissimuler ». La contagion est telle que l'amour entre les deux femmes se révélera de plus en plus compliquée. 

Plutôt que de condamner, Hanna Bervoets nous interpelle. Car sans être des nettoyeurs du web, nous sommes tous confrontés à ces choses que nous avons vues, que nous aurions peut-être mieux fait de ne pas voir et que pourtant nous n'avons pas su (ou pu) nous empêcher de regarder. Comme un écho à ce livre, le philosophe Frédéric Worms expliquait à propos des images de la guerre d'Ukraine que regarder ces images nous protégeait tout en nous impliquant - nous avons vu les images.

De cette nature paradoxale de la vision de l'horreur, naît une tension qui parcourt la plupart d'entre nous et que romance excellemment Hanna Bervoets, jusqu'à une scène finale qui tente un dépassement peut-être pire encore. Les choses que nous avons vues est un des deux romans proposés par la nouvelle maison d'édition, Le bruit du monde. Si elle ne renonce à aucune de ses ambitions, on ne peut que lui souhaiter une très longue vie. 

Les choses que nous avons vues, Hanna Bervoets, éditions Le bruit du monde 

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.