[Entracte - Livres] Connemara de Nicolas Mathieu, ou Charlie, Christophe, Hélène et les autres

Dans Connemara, Nicolas Mathieu donne une deuxième chance à Christophe et Hélène. Lui est une ancienne star de l'équipe de hockey devenu commercial d'aliments pour animaux. Elle, une fille qui a réussi, passée d'une famille modeste au conseil en organisation. Peut-on s'aimer quand on s'est raté une première fois ? s'interroge l'écrivain, qui en profite pour croquer le monde du travail.

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Connemara Nicolas Mathieu
Dans Connemara, Nicolas Mathieu donne une seconde chance à Hélène et Christophe.

Prix Goncourt surprise avec Leurs enfants après eux, qui révéla à Saint-Germain des Prés qu'il y avait une vie au-delà des arrondissements à un chiffre, Nicolas Mathieu était attendu au tournant, même si depuis le prestigieux prix il avait discrètement publié Rose Royal, une grosse nouvelle (ou un court roman) qui confirmait son talent d'observation et ses qualités stylistiques. Avec Connemara, il continue d'explorer la vie des gens de peu, les destins modestes ou presque. 

Transfuge de classe

Car l'ironique - mais jamais cruel - auteur de Connemara a choisi pour héroïne - on se demande pourquoi le livre ne s'appelle pas Hélène, mais c'est une autre histoire - le destin de ce qu'on appelle désormais une « transfuge de classe ». Soit, en l'espèce, une jeune fille aux brillants résultats scolaires qui la mèneront de sa famille d'employés de la banlieue de l'Est de la France à une école de commerce, avant de rejoindre Paris et le statut de cadre. Mais qu'est-ce qu'un cadre, s'interroge l'adolescente Hélène en vacances chez son amie Charlotte sur l'île-de-Ré ?

Sauf que la mécanique s'enraye, que le burn-out survient et que la voici quadragénaire, revenue à Nancy avec mari et enfants. Pour un peu, on chanterait du Souchon, plus précisément Le bagad de Lann-Bihoué et son entêtant : « Tu ne la voyais pas comme ça ta vie, pas d'attache-case quand t'étais petit... tu la voyais grande et c'est une toute petite vie ». En 2022, on parle plutôt de crise de la quarantaine. 

Sismographe des petites défaites

Hélène, par ennui, s'inscrit sur un site de rencontres dont elle se lasse bien vite, mais par le hasard croise Christophe, le joueur de hockey vedette de la petite ville et qu'elle désirait alors. Lui a eu un destin d'apparence plus rectiligne. Pas de grande école, il est commercial, sillonne le département et alentours avec un utilitaire, vendant de l'alimentation pour animaux. C'est quasiment en chimiste que l'écrivain observe le précipité produit par la rencontre inopinée de ces deux-là.

Et voilà pour le résumé. Sur cette trame, Nicolas Mathieu confirme son talent pour raconter la vie au plus près du coeur, comme un sismographe des petites défaites et des victoires dérisoires. Il y a dans ce livre quelque chose d'un Claude Sautet de la petite classe moyenne - personne ne nous fera croire qu'Hélène porte ce prénom par hasard - tant on retrouve dans ce roman la mélancolie des choses de la vie. Mais pas seulement, car comme on l'a écrit déjà, Nicolas Mathieu a un sens de la formule acérée qui vient troubler cette mélancolie. 

« Rassurant comme un ordinateur »

Il excelle notamment pour décrire le monde du travail. « Des cadres comme Schneider passaient leur temps à maquiller le chaos dont ils étaient responsables en sophistication inaccessible au profane, donnant à leurs errements des airs de nécessité, à leurs lâchetés des dehors diplomatiques. » A propos de Christophe, le commercial en nourriture pour animaux et de son travail, l'écrivain note : « CaniGod ne cherchait jamais à dégager des marges supplémentaires, alors que le business ne progressait plus guère. Les salariés s'en plaignaient sans fin, à bas bruit, mêlant dans leurs discours les mots de la hiérarchie et des idées qui cherchaient à lui nuire. »

Quant aux syndicats d'une quelconque administration pour laquelle Hélène travaille, « ils devaient faire avec toujours deux trains de retard sur ces frénésies réformatrices, n'ayant pour eux qu'un peu de bonne volonté, de vagues capacités de nuisance et un passé glorieux qu'ils chérissaient comme une médaille dans un paysage en ruine ». 

Le résultat est un monde où « toute la journée, il sentait comme un outil, une chose à faire fonctionner », quand d'un autre personnage l'auteur écrit : « Parfois il ressemble si peu à une personne qu'il devient rassurant comme un ordinateur ». Dans ce roman, dont le seul défaut est peut-être de céder inutilement à la mode des narrations à des époques alternées et avec des points de vue alternées - même si les transitions sont particulièrement bien travaillées -, Nicolas Mathieu dresse au fil des pages une galerie de portraits, notamment des personnages secondaires, attachants.

Il y a Charlotte, l'amie d'autrefois d'Hélène, Julien, le frère mystérieux de Christophe, ou encore les parents des uns et des autres. Il y a le temps qui passe qui en fait disparaître certains, quand d'autres meurent, et des paragraphes saisissants, comme la vie d'une famille racontée en quelques lignes par l'évocation d'une nappe blanche qu'on ne sort qu'aux grandes occasions. « C'était du linge épais comme on en faisait jadis, d'increvable matière, des savoir-faire enviés et capables de parcourir des générations. »  

Connemara, Nicolas Mathieu, Actes Sud, 22 euros

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