Les éditions Joëlle Losfeld poursuivent la publication de l'oeuvre de Jean Meckert, avec un nouveau volume paru initialement en 1949 et qui mérite d'être lu au plus vite, tant il révèle le talent de cet écrivain singulier. Bien avant d'être hanté par les bobos, le Nord-Est parisien et le quartier de Belleville était un haut lieu du Paris ouvrier qui est au coeur du roman La ville de plomb. C'est le Paris pris en photo par Robert Doisneau ou Willy Ronis, le Paris populaire de Casque d'or.
Dans ce roman, les personnages s'appellent Gilberte, Etienne et Marcel. Gilberte oscille entre le trop fougueux Etienne, le très sage Marcel et un ennuyeux troisième homme qui a une bonne situation. Sur cette trame d'amour déçu et non-réciproque, Jean Meckert complexifie l'intrigue en ajoutant un crime, et un roman dans le roman. C'est Marcel, dessinateur industriel le jour qui, le soir venu, crée la ville de plomb, une histoire de science-fiction qui se déroule après une explosion atomique en plein Paris (le livre est sorti en 1949, soit quatre ans après Hiroshima).
Basket et cinéma
Depuis la publication de son chef-d'oeuvre Les coups, Jean Meckert est connu pour avoir introduit l'oralité dans sa prose. Et si certains pensaient qu'il le faisait par facilité ou parce qu'il n'aurait su faire que ça, le roman de Marcel ici enchâssé dans l'intrigue principale montre toute la maîtrise de l'écrivain, tant il réussit à écrire à la manière d'un jeune auteur, jusque dans les maladresses ou les tentatives de « faire » littéraire.
Au-delà, ce récit offre un témoignage de la vie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans Paris. Pour se divertir, les jeunes personnages vont au cinéma omniprésent dans les rues de ce quartier populaire, dansent, ou jouent (déjà !) au basket-ball. La description du monde du travail, succincte dans cet ouvrage, n'est pas non plus sans intérêt. C'est le monde des petits ateliers, entre artisanat et industrie, qui est dépeint.
Mais la grande affaire du livre, c'est l'amour, ou plus encore le sexe. On reste frappé par l'audace de cet auteur. Le premier chapitre en surprendra plus d'un, par le récit qu'il fait de la première fois d'Etienne avec une femme plus âgée, qui se soldera par un drame et détermine ensuite l'intrigue.
Modernité du personnage féminin
Le personnage de Gilberte frappe par sa modernité, quand, par exemple, elle réclame sans détour le droit à l'avortement pour les femmes. Car Gilberte est la proie du désir d'un trio d'hommes, aussi différents que possible : l'impétueux égoïste, l'idéaliste aboulique et le raisonnable grotesque. On ne peut pas dire que le mâle sorte grandi de ce récit, où les personnages semblent tous plus puérils les uns que les autres, même si chacun l'est à sa façon.
Si, en apparence, on peut lire l'histoire d'une jeune femme qui doit composer avec le désir assez peu subtil de trois jeunes hommes, le roman fait paradoxalement de cette dernière la véritable héroïne. Face à ce trio, Gilberte, et ses ambitions matérielles mesquines, reste celle qui mène la danse.
La ville de plomb, Jean Meckert, Editions Joeëlle Losfeld



