La première BD signée par Léa Murawiec (dessin et textes), "Le grand vide", est l'événement de cette rentrée. Elle y imagine un futur proche où l'existence de tout un chacun dépend de ce qu'on appelle la «présence». Présence dans l'espace d'une ville tentaculaire, où les noms des personnes les plus connues s'affichent, ou dans l'esprit des autres.... L'obsession est telle que des personnes sont payées pour lire des patronymes d'inconnus et leur donner ainsi un peu de présence.
Trouver sa place dans le monde
Manel Naher est une jeune femme qui vit dans ce monde dont elle n'accepte pas toutes les règles.
Elle possède un mauvais score de présence d'autant qu'elle a la chance (ou la malchance ?) de porter le même nom qu'une starlette de la chanson, si bien qu'en entendant son patronyme, peu de personnes pensent à elle. A tel point que sa santé va bientôt donner des signes inquiétants. A elle de choisir alors la vie qu'elle veut : rentrer dans le rang et accepter les règles ou tenter la fuite vers le mystérieux grand vide, un lieu au-delà de la cité qui semble dangereux.
L'originalité et la cohérence du monde créé impressionnent d'autant qu'on le rappelle il s'agit d'une première oeuvre. Même si l'autrice s'en défend, on ne peut pas ne pas penser à la quête de célébrité à tout prix qu'on observe notamment sur les réseaux sociaux. C'est aussi un des mérites de cet album : évoquer notre monde sans tomber dans la critique premier degré ou la moralisation simpliste.
Le propos est ailleurs : dans une quête existentielle qui parlera à tous ceux qui ont gardé en eux une part d'adolescence ou de jeunesse. Jusqu'où accepter les règles du monde où l'on vit pour s'y faire place ? Quand décider de la marginalité ? En quoi nos choix sont-ils compatibles avec notre personnalité profonde et quand l'écart entre les deux devient-il invivable ?
Un dessin au style remarquable
C'est cette quête que raconte cette BD où on ne s'ennuie jamais. Car le style du dessin dynamise ce récit. Entièrement coloré en bleu et rouge, le dessin emprunte aux codes du manga : décors hyper urbains, personnages "cadrés" en mouvement débordant éventuellement de la case... (on en profite pour féliciter ici l'éditeur qui a fait le pari d'éditer cet ouvrage sans rien céder sur la qualité de l'objet).
Une fois ouvert, on ne lâche pas ce livre de 200 pages, qui réussit à la fois à nous faire réfléchir et à nous émouvoir.
Le grand vide, Léa Murawiec, Editions 2024



