Après des mois de confinement et de fermeture des théâtres, "La Mouche" actuellement à l'affiche des Bouffes du Nord est le spectacle idéal pour que les amateurs de spectacle vivant retrouvent le chemin des théâtres. Le titre de cette pièce vous dit peut être quelque chose ? Rien d'étonnant puisque c'est davantage qu'un film du génial cinéaste canadien David Cronenberg, quasiment un manifeste esthétique. On le sait pas toujours, mais pour cela le réalisateur s'est inspiré d'une nouvelle d'un auteur français, George Langelaan. C'est à partir de ce même texte que Valérie Lesort et Christian Hecq ont écrit cette pièce de théâtre qui déroutera les fans de Cronenberg, tant leur vision en est éloignée.
Machine à téléporter et bottes de radis
Au chapitre des points communs, on retrouve la téléportation d'un homme et d'une mouche qui donnera naissance à un mutant, entre homme et insecte. Mais loin du traitement futuriste de Cronenberg, la pièce de théâtre a transposé l'intrigue dans la campagne française des années 60, évoquant (c'est revendiqué dans le dossier de presse) un épisode culte de l'émission Strip Tease, La soucoupe et le perroquet (pour le voir c'est ICI). On y voyait une mère et son fils travaillant à la mise au point d'une soucoupe volante dans leur jardin.
Dans la pièce, Robert (le fils) a bricolé dans son garage une machine de téléportation, qu'il tente d'améliorer tant bien que mal. Pendant ce temps, sa mère Marie-Pierre qui vit dans une caravane installée à proximité du garage, cuisine, ragote avec les villageoises et se désespère de son dadais de fils, qui ne trouve ni épouse ni travail. Elle vend des bottes de radis aux villageois ou s'occupe de son petit chien avant que...
De la comédie à la tragédie
Le retour de Marie-Pierre, une "copine d'école" de Robert, va bientôt faire plonger l'ambiance joyeuse dans une sorte de drame dont on ne dira rien ici... sinon qu'on ne se méfie jamais assez des aspirateurs. La pièce, écrite, mise en scène et jouée par le duo Christian Hecq et Valérie Lesort n'est pas, loin s'en faut, une tragédie quoique la fin rappelle que le rire n'est jamais gratuit... En attendant ce dénouement au bout d'une heure trente menée tambour battant, on rit à la bonne franquette, serait-on tenté d'écrire, tant cette pièce évoque les restaurants d'avant avec leur nappe vichy et leur cuisine généreuse.
Outre le quatuor d'acteurs remarquables (aux deux auteurs, il faut ajouter Christine Murillo, magnifique d'humanité en nunuche et Jan Hammenecker, impeccable en lunaire inspecteur) dans leur jeu faussement naïf, la mise en scène précise donne vie au texte. C'est vif et rapide. Avec cette histoire quelque peu foldingue, les deux auteurs rendent aussi hommage à tous les bricoleurs du dimanche, à tous ces personnages quelque peu azimutés qui travaillent inlassablement à une invention, d'autant plus belle qu'il est plus que probable qu'ils n'y réussiront jamais. Rappelons-le : la pièce se situe dans les années 60 et il y a quelque chose de touchant dans la façon dont sont représentés les ordinateurs, dans cette vision optimiste et idéalisée du progrès.
Et même si - comme on l'a écrit - tous les acteurs sont formidables, il faut ici souligner la performance de Christian Hecq, connu des habitués de la Comédie française. Il s'en donne à coeur-joie dans ce personnage de neuneu étouffé par sa mère, qui croit à son invention, cachant comme il peut les désastres qu'il provoque mais devenant plus sûr de lui et dominateur une fois passé dans la machine à téléportation jusqu'à... Qui l'a vu ramper sur le mur du théâtre des Bouffes du Nord, cette salle qu'on tient pour la plus belle de Paris, ne l'oubliera jamais.
La Mouche à 20 h 30 (du mardi au samedi) et à 16 h (le dimanche) Théâtre des Bouffes du Nord jusqu'au 25 septembre 2021



