Alors que s'ouvre la COP26, les éditions Dargaud publient une bande dessinée réunissant le dessinateur Christophe Blain, connu pour Quai d'Orsay et la série d'Isaac le pirate, et Jean-Marc Jancovici, « l'inventeur » du bilan carbone. A l'origine du projet tel qu'il est raconté dans l'album, se trouvent les angoisses et interrogations du dessinateur, que son frère convainc d'écouter le parfois rugueux polytechnicien. Très vite, les deux hommes se rencontrent et entament un dialogue.
Le résultat est un ouvrage de 200 pages très didactique, irrigué d'un humour qui évoque une version 2021 du meilleur de la Rubrique-à-brac de Gotlib, où l'auteur se permettait des commentaires ironiques et annotations absurdes en marge de l'histoire principale. C'est d'autant plus remarquable que le sujet – le changement climatique et la question de l'énergie – est ardu… Et ne prête pas franchement à sourire.
Paradoxe et exactitude
Pour aborder ces questions, le livre est découpé en plusieurs parties : l'énergie, le climat, les énergies décarbonées. On y retrouve le goût du paradoxe et de l'exactitude de Jean-Marc Jancovici, justement illustrés par Christophe Blain. Ainsi en va-t-il d'un fait qu'on ignore souvent : la force prométhéenne déployée par les énergies fossiles a permis et accéléré l'urbanisation.
En 1960, 30% des habitants de la planète habitaient en ville. En 2014, la proportion atteint 55%. En 1960, chaque personne sur Terre émettait 3 tonnes de CO2 en moyenne. En 2014, ce chiffre atteint 5 tonnes. « Contrairement à l'idée qu'on s'en fait, plus il y a de gens en ville, plus la quantité d'énergie utilisée par personne augmente, et plus les émissions de CO2 sont élevées », notent les auteurs.
Say contre Dupin
Pour le dire autrement, nos modes de vie issus de la révolution pétrolière (pour simplifier) exigent toujours plus d'énergies fossiles, alors qu'on sait désormais que celles-ci sont limitées. C'est la conséquence de la victoire de l'économiste français Jean-Baptiste Say sur son homologue britannique beaucoup moins connu, Charles Dupin.
On retrouve évidemment toutes les thèses soutenues par Jean-Marc Jancovici dans cette bande dessinée, à commencer par sa conviction que l'on pourra difficilement se passer de l'énergie nucléaire, et ce d'autant qu'il l'estime relativement sûre. Les données chiffrées à l'appui de cette démonstration sont plutôt convaincantes. Reste que ce n'est pas parce qu'une chose est scientifiquement fondée qu'elle est crue par tout le monde, la pandémie nous l'a rappelé au cours des derniers mois. La science n'est rien sans des relais politiques.
Des éoliennes ou des trains ?
Cet ouvrage a le mérite de ne pas laisser le lecteur sur un constat effrayant, mais propose aussi un programme pour que la catastrophe annoncée ne se réalise pas. Toujours avec ce talent de Jean-Marc Jancovici pour mettre en lumière, via des chiffres, des choix complexes. C’est le cas sur la question du transport. Le doublement du réseau ferroviaire français coûterait 150 milliards d’euros, soit le montant des subventions pour le solaire et l'éolien. Or, assurent les auteurs, le bénéfice pour le climat est bien plus important avec la première solution que la seconde.
On ressort de cette lecture un peu moins angoissé, car mieux informé. Reste la question politique, au sens le plus noble du terme. Comment faire pour avoir une politique continue et durable dans ce domaine, qui est indispensable si l’on veut véritablement agir ? Quel consensus peut-on construire, quand la montée des périls risque de renforcer le chacun pour soi et la zizanie plutôt que la solidarité ?
Le monde sans fin, Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain. Editions Dargaud, 27 euros, 196 pages



