Reportage

En Isère, comment Seqens se prépare à relancer la production européenne de paracétamol

Le spécialiste des principes actifs pharmaceutiques Seqens construit une unité de paracétamol sur la plateforme chimique Osiris, à Roussillon (Isère). Un investissement de 100 millions d’euros pour réarmer l’Europe.

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Seqens posera ce printemps la première pierre de sa future unité de paracétamol à Roussillon (Isère). Sur la plateforme chimique Osiris, le groupe compte 230 salariés et dispose d’unités d’acide salicylique, précurseur de l’aspirine, et de dérivés, ainsi que d’autres unités chimiques et de solvants.

Un rectangle de terre de 10 000 m2 au milieu de multiples canalisations jaunes et grises, dans la partie nord de la plateforme chimique Osiris, à Roussillon (Isère). Sous un soleil d’hiver, des pelleteuses achèvent le terrassement, avant le début de la construction au printemps. C’est ici que prend forme le retour de la production européenne de paracétamol, principe actif essentiel des médicaments antidouleur et antifièvre les plus utilisés au monde, après quinze ans de délocalisation. Le lieu n’est pas neutre. À quelques mètres de là se trouve le dernier vestige de la production française de paracétamol, un vieux bâtiment de conditionnement de Rhodia. L’unité de fabrication a été démantelée, après son arrêt en 2008, mettant un terme, que tous pensaient définitif, à la production de paracétamol en France et en Europe.

Symbole de la reconquête de la souveraineté sanitaire depuis la fin de l’été 2020, lorsqu’il a été lancé, cet investissement de 100 millions d’euros est mené par Seqens. Créé en France sur la reprise d’anciens actifs chimiques de Rhodia en 2003, ce groupe (3 300 salariés, 1,35 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2022) a fondé sa stratégie sur le développement et la production de principes actifs pharmaceutiques et d’intermédiaires de synthèse depuis quinze ans. Un axe resté inchangé depuis de la reprise de 70% du capital, l’an dernier, par le fonds américain SK Capital Partners.

Des soutiens économiques indispensables

En interne, le projet est nommé Phénix. Encore un symbole. Tout comme ses partenaires : l’État, avec des subventions et avances remboursables représentant entre 30 et 40% de l’investissement, et les deux producteurs de spécialités à base de paracétamol en France : Sanofi (Doliprane) et Upsa (Dafalgan, Efferalgan), qui se sont engagés sur des contrats à long terme. Ces soutiens étaient indispensables à Seqens pour se lancer dans cette aventure, dont la pertinence économique était tout sauf une évidence face aux productions asiatiques à bas coût. C'était d’ailleurs la troisième condition sine qua non du projet : sa relative compétitivité. «Sur une boîte à 2,20euros, le principe actif représente moins de 10centimes du coût total, moins de 5% du prix du médicament. Pour ce sujet de relocalisation, on parle de quelques centimes d’euros de plus», tempère Pierre Luzeau, le président de Seqens.

Le groupe sait très bien de quoi il parle. Seqens est l’un des rares fabricants mondiaux de paracétamol, avec une usine à Wuxi, en Chine. Pays qui, avec l’Inde, héberge les seules unités de production dans le monde, à l’exception du site de Mallinckrodt, à Raleigh, aux États-Unis. En Asie, les réglementations sont moins sévères, et les procédés de synthèse chimique employés ne pourraient pas s’aligner aujourd’hui sur les exigences européennes en matière environnementale. De toute façon, Seqens n’a pas l’intention «de faire un copié-collé des productions de Chine ou d’Inde, souligne Robert Monti, le directeur général des activités aspirine et paracétamol du groupe. L’objectif est de réussir cette réindustrialisation de la manière la plus verte possible, qu’elle soit innovante, performante et compétitive pour assurer sa pérennité.»

Un procédé optimisé au maximum

Deux bâtiments seront implantés. Le premier, qui culminera à 40 mètres de hauteur, se focalisera sur la production de paracétamol, en utilisant un procédé gravitaire, avec des intrants introduits par le haut. Le second bâtiment, de 25 mètres de hauteur, sera dévolu au conditionnement et au stockage du principe actif. Tout sera entièrement automatisé. Une cinquantaine d’emplois directs seront créés, «trois à quatre fois moins que pour une unité traditionnelle de paracétamol de cette taille», précise Robert Monti. Un gage de compétitivité qui découle du procédé innovant choisi et développé par Seqens : l’utilisation de la chimie en flux continu.

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Seqens labo Seqens labo (Pascal Guittet)

Le laboratoire de contrôle qualité de Seqens, inauguré en 2021, sera étendu pour traiter les lots de paracétamol. (© Pascal Guittet)

Les productions actuelles de paracétamol chargent les matières premières dans de grands réacteurs, séparés et énergivores. Le principe de la chimie en flux continu est d’utiliser une chaîne de petits réacteurs pour combiner les réactions chimiques et «travailler sur de petites quantités réactionnelles, avec des doses de solvants beaucoup plus faibles», expliquait en 2022, à L’Usine Nouvelle, Gauthier Decock, le directeur du Seqens’Lab. C’est justement dans ce centre d’excellence situé à Porcheville (Yvelines) qu’a été mis au point le procédé pour le paracétamol. Avantages : une meilleure maîtrise des paramètres, des rendements supérieurs, des réactions secondaires moindres. Cela permettra à l’unité d’être bien plus efficace. Par rapport aux standards actuels, celle-ci émettra 76% de CO2 en moins, sa consommation d’énergie sera réduite de 65% et les rejets solides et liquides seront divisés par 20, affirme Seqens. «Ce sera l’unité de paracétamol la plus performante au monde», se réjouit d’avance Robert Monti.

L’optimisation au maximum du procédé «a nécessité de consacrer une phase de R&D plus longue qu’envisagée, reconnaît-il. Mais au regard de l’ambition et de la taille du projet, le délai de quatre ans, et non de trois comme annoncé au départ, est extrêmement rapide.» Selon le calendrier prévisionnel, l’unité de paracétamol sera mise en service fin 2024. La qualification de l’unité et l’obtention de toutes les autorisations réglementaires nécessiteront encore un an environ. Les premiers lots commerciaux sont ainsi attendus d’ici à fin 2025, au plus tard début 2026. Les capacités de l’unité ont été revues à la hausse, de 10 000 à 15 000 tonnes par an. Soit la moitié des besoins européens en paracétamol, et près de trois fois la demande française, sur un marché annuel de 180 000 tonnes. Les contrats avec Sanofi et Upsa «ne suffiront pas à saturer l’unité», indique Robert Monti. Mais des clients européens se profilent déjà. Certains acteurs américains ont aussi montré des marques d’intérêt. Signe que ce projet dispose d’un vrai potentiel de réussite industrielle.

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