Reportage

En Gironde, le canadien Vermilion mise encore sur le pétrole français

Plus gros producteur de pétrole en France, le groupe canadien Vermillon prévoit de forer de nouveaux puits en Gironde. Un projet très controversé.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
Outre les pompes à balancier, reconnaissables aux mouvements de la « tête de cheval » qui les surplombe, Vermilion utilise des pompes centrifuges immergées, situées à plusieurs milliers de mètres sous terre.

La tête du puits de pétrole se détache dans le paysage dévasté. Un peu plus d’un an après l’incendie qui a ravagé la forêt de La Teste-de-Buch, à une vingtaine de kilomètres d’Arcachon (Gironde), l’assemblage de tuyaux verts de deux mètres de hauteur paraît bien isolé. Autour du grillage métallique et de la plateforme de gravier qui ont permis au puits d’être épargné par les flammes en juillet 2022, les fougères ont repoussé. Plus loin, seuls quelques-uns des grands pins qui faisaient la fierté de la forêt sont encore debout. Des camions chargés de troncs se distinguent au loin.

Huit projets de forage pétrolier

«Les grumiers travaillent à toute allure pour récupérer le bois et éviter qu’il ne soit endommagé par les ravageurs», soupire Thomas Chauvet, le responsable des procédures d’autorisation et de l’environnement de Vermilion Energy. La situation n’a pas dissuadé l’entreprise pétrolière canadienne de continuer à miser sur l’extraction du pétrole de ce gisement de Cazaux, qui compte une cinquantaine de puits. «Si vous revenez ici en octobre, vous pourrez probablement voir le début des opérations de forage de notre nouveau puits, qui se fera en biais pour atteindre une zone encore inexploitée», anticipe Thomas Chauvet depuis le puits CX21. L’entreprise projette d’en installer jusqu’à huit nouveaux sur sa concession.

De petits volumes qui rapportent

2 355 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2022 (300 millions en France)

1 000 emplois dans le monde (130 en France)

85 187 barils produits par jour dans le monde en 2022

(Source : Vermilion)

L’air fatigué, mais souriante, Pantxika Etcheverry reçoit dans un bâtiment provisoire, sur le site de stockage de Cazaux. «Notre activité est légitime dans le sens où nous avons le droit», souligne la directrice générale France de Vermilion. «Faire un nouveau forage est une opération courante, qui fait partie de la vie d’un gisement», défend l’industrielle, qui attend encore une validation du projet par le préfet pour commencer les travaux.

Depuis l’obtention, fin novembre, d’un avis favorable après enquête publique, le projet est sous le feu des projecteurs. Des voix associatives et écologistes, dont celle de la militante suédoise Greta Thunberg, lors d’une manifestation le 11 février, se sont élevées pour dénoncer un «scandale» alors que le pétrole cause le réchauffement climatique, qui lui-même favorise les incendies.

D’autres mettent en avant l’ancienneté du pétrolier – source d’emplois et de redevances – et l’absence de nuisances locales graves, mise en lumière par l’enquête publique. Le ministre de l’Industrie, Roland Lescure, c’est déclaré favorable au projet, arguant de sa compatibilité avec la loi Hulot. Votée en 2017, celle-ci a entériné la fin de l’extraction d’hydrocarbures en France à partir de 2040 et empêche de délivrer de nouveaux permis de recherche… mais pas de continuer à explorer et à exploiter les concessions déjà attribuées.

Image d'illustration de l'articleSITTLER Come
IMG_UN2529443_04 IMG_UN2529443_04

«Huit puits est une hypothèse maximale», souligne Thomas Chauvet. Vermilion devrait commencer par deux (pour un montant de 13 à 15 millions d’euros) afin de vérifier ses hypothèses, avant de continuer. Sous terre, chaque forage prend la forme d’un trou «télescopique», plus étroit en profondeur, à l’intérieur duquel un tuyau d’acier cimenté par l’extérieur entre en contact avec la roche porteuse de pétrole, à 2200 et 3000 mètres de profondeur.

Un seul nouveau forage pourrait produire 500 barils par jour à sa mise en route, avant de décliner rapidement, chiffre l’entreprise. «Nous avons un déclin naturel de 8 à 10% par an. Cela nous permet de stabiliser la production et de garantir notre activité», argumente Pantxika Etcheverry. Le projet doit ajouter 2,5 à 4,9 millions de barils exploitables aux réserves de Vermilion, qui ne sont pas dévoilées.

1500 barils extraits par jour

L’entreprise extrait aujourd’hui 1500 barils par jour de Cazaux et y fait travailler 6 salariés et 15 sous-traitants. Les barils sont envoyés par bateau à la raffinerie TotalEnergies de Donges (Loire-Atlantique). Vermilion ne donne pas de détails sur la production totale prévue grâce aux nouveaux forages ou sur leur calendrier d’exploitation. «Le juge de paix, c’est ce qu’on trouve et ce que notre pompe parvient à remonter», résume la directrice générale. Le pétrolier souligne que pour limiter les impacts, chaque nouveau puits sera installé sur une plateforme existante et creusé en biais pour atteindre les zones jugées prometteuses par ses géologues.

Un échantillon dans une bouteille témoigne de l’une des marques de fabrique de Vermilion : la présence de saumure beige mélangée au pétrole brut noir et huileux. Comme tous les producteurs d’hydrocarbures en France [voir la carte], «nous nous concentrons sur des gisements matures et développés, qui sont moins performants et dans lesquels on trouve souvent beaucoup d’eau», décrit Pantxika Etcheverry.

Image d'illustration de l'article
IMG_UN2529443_02 IMG_UN2529443_02

Sur le site de Cazaux, que Vermilion a racheté à Esso (de l’américain ExxonMobil), le ratio atteint 94% de saumure pour 6% de brut, séparés par gravité sur le dépôt. Le pomper nécessite un travail de précision qui n’intéresse pas les grandes majors. Le coût de production, estimé à 63 euros par baril en 2023 en France, est élevé. Cela n’empêche pas l’entreprise d’être à la source de 70% du pétrole produit en France... qui représente moins de 1% de la consommation du pays !

Creuser des puits est-il une bonne idée alors que l’Agence internationale de l’énergie répète que, dans un scénario de transition climatique ambitieux, aucun investissement dans de nouveaux gisements n’est nécessaire ? «Je suis pragmatique : nous avons encore besoin de pétrole et nous importons 99 % de notre consommation… Par ailleurs, il en restera toujours un peu, par exemple pour la pétrochimie. Il serait dommage de se passer de réserves françaises», soutient Pantxika Etcheverry.

L’entreprise canadienne se targue de produire un baril au bilan carbone «trois fois plus faible» que s’il était importé. Une affirmation qui ne prend pas en compte la combustion du baril (plus de 80% des émissions qu’il génère) et qui est difficile à vérifier. Si Vermilion utilise des pompes électriques, les vieux gisements sont par nature peu performants du point de vue de l’énergie. Pour s’améliorer, le pétrolier mise aussi sur les productions associées, comme le gaz, qu’il développe, et la géothermie, utilisée pour chauffer une serre à tomates dans les Landes depuis 2009.

Image d'illustration de l'articleSITTLER Come
IMG_UN2529443_05 IMG_UN2529443_05

Continuer l'exploitation du gisement jusqu'à la date limite

«Continuer jusqu’en 2040 est un bon équilibre. Cela nous permet de voir comment transformer nos activités et, entre-temps, de maintenir nos compétences», plaide Pantxika Etcheverry, pour qui la loi Hulot a été un «choc brutal». Alors que de nouveaux forages d’or noir sont déjà dans les tuyaux dans le Loiret et en Seine-et-Marne, Vermilion tâtonne pour se réorienter. La géothermie, le stockage de CO2 et l’hydrogène décarboné sont des options explorées. «L’idée serait de produire de l’hydrogène à partir d’énergies fossiles en sous-sol, en y laissant le carbone. Nous avons participé à une étude de faisabilité et nous pourrions réaliser un pilote industriel dans les prochaines années», annonce Pantxika Etcheverry, sans en dire plus.

Une autre piste consiste à développer les coproduits du pétrole, ce qui donne le droit de maintenir des puits après 2040. Du soufre est déjà extrait sur le gisement de Vic-Bilh, à Lacq (Pyrénées-Atlantiques), et d’après les premiers tests de l’entreprise, ses eaux de gisements ont des teneurs de métaux intéressantes, dont notamment du lithium. Reste à trouver les technologies pour s’y attaquer… Et surtout à faire accepter le métal de pétrole dans un monde où les besoins d’or noir doivent baisser. #

Photos : Côme Sittler ; Infographie : L'Usine Nouvelle.

Les hydrocarbures ne sont pas morts en France

En ce début d’année, le cadastre métropolitain compte 63 concessions encore valides, auxquelles s’ajoutent trois demandes de concession et sept permis exclusifs de recherche, la plupart dans les Bassins parisien et aquitain. Certains sites ne produisent plus rien ou presque, à l’inverse d’autres (Parentis-en-Born, Cazaux, Champotran, Vert-Toulon...), toujours très productifs. Vermilion représente les deux tiers des 595 000 tonnes de pétrole brut produites en 2022 (12 000 barils par jour), suivi par IPC (21%), Geopetrol (6%) et SPPE (5%). #

Couv 3728
Couv 3728 Couv 3728

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3728 - Mars 2024

Lire le sommaire

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
78 - Rambouillet
Date de réponse 30/04/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs