En école d'ingénieurs, les enseignants aussi n'en peuvent plus des cours à distance

Contraints d’effectuer la majorité de leurs cours en visioconférence depuis le début de la crise sanitaire, les enseignants sont éreintés par un mode de travail impersonnel et chronophage.

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Tableau cours Télécom Paris
Un cours donné à l'école Telecom SudParis, membre de l'institut Polytechnique de Paris... avant la crise du Covid-19.

Yann Ferguson raffole de la pédagogie par projet. Enseignant à l'Institut catholique d'arts et métiers (ICAM) de Toulouse, il construit des cours dont les étudiants sont les acteurs principaux. Dans un enseignement consacré à l'éthique de l'ingénieur qu'il dispense en quatrième année de l'école, il distribue des comptes-rendus de stage réalisés par les étudiants de cinquième année. Le texte résume une question éthique - par exemple un salarié qui demande à son stagiaire de polluer une zone naturelle - à laquelle ils ont été confrontés lors de leur séjour en entreprise. Les quatrièmes année se saisissent du problème de leurs aînés et le cours se bâtit autour de discussions sur ce sujet éthique.

Face à un mur

Depuis mars 2020, comme l’ensemble du corps enseignant, Yann Ferguson s’est adapté. L’écran d’ordinateur a remplacé le tableau, les fichiers numériques les feuilles de papiers et les plateformes de visioconférence la salle de classe. “Une fois la sidération du premier confinement et l’urgence d’assurer la continuité pédagogique passée, on se retrouve face à un mur virtuel de lettres, c’est assez terrifiant”, explique-t-il.

Les étudiants l’écoutent-ils ? Surfent-ils sur Internet ? Prennent-ils des notes ? Ces questions parasitent l’esprit de Yann à chaque séance. Les quelques élèves dont ils scrute les réactions habituellement dans l'amphithéâtre, pour s’assurer de la compréhension de son cours, sont remplacés par un abstrait puzzle de noms figés sur un écran.  “Le moral est clairement dans les chaussettes”, admet Sandrine*, enseignante à l’INSA Lyon. On essaye d’innover, mais on vit chaque jour la même journée et j’ai parfois l’impression de parler dans le vide durant les cours.”

Surcharge de travail

Début mars, des enseignants novices de la visioconférence ont dû se former à vitesse grand V à ces outils pour assurer la continuité pédagogique. Chercheur au CNRS, Marc Jungers est également chargé de deux modules de cours auprès des étudiants de l’ENSEM, école d’ingénieur nancéienne. Au-delà de l’adaptation de son cours au format numérique, il ressent au fil des jours le poids du distanciel. “C’est beaucoup plus fatiguant. Je dois me concentrer sur le suivi des élèves. Il y a très peu de questions, donc je demande régulièrement s’ils suivent. Il y a des retards, des phases de blanc. En plus de cela, je dois garder un oeil sur mon second écran, sur lequel j’ai le déroulé de mon cours”, énumère-t-il.

Le distanciel a également accéléré le décrochage scolaire des élèves. Les séances de soutien se multiplient. A l’Insa Lyon, Sandrine en assure certaines en plus de ses 400 heures d’enseignement annuel. Des cours complémentaires à additionner aux multiples contraintes du distanciel.  “Un problème qui se réglait en discutant cinq minutes avec une collègue passe désormais par 15 échanges de mail. On se retrouve avec des copies à corriger de manière numérique… Je suis sur mon ordinateur 10 heures par jour 5 à 6 jours semaine, illustre Sandrine, lassée du manque de visibilité des mesures prises par le gouvernement et son école. J’aimerais que la direction ait le courage de dire : ce sera distanciel jusqu'à telle date. Nous avons besoin de nous projeter, et les étudiants aussi.”

Une bouffée d’oxygène

Le gouvernement tâtonne. Le 25 janvier, il a autorisé les étudiants à retourner progressivement sur leur campus, avec une priorité donnée aux premières années et un strict respect des gestes barrières. La jauge de personnel et d’étudiants présents simultanément sur le campus a été fixée à 20% de la capacité habituelle d’accueil de l’école. “Ca a été une véritable bouffée d’oxygène”, avoue Gilles Le Chenadec, enseignant-chercheur à l’ENSTA Bretagne, qui a pu retrouver le contact physique avec les étudiants avant Noel, grâce à une dérogation pour dispenser des travaux pratiques.

Depuis quelques semaines, Yann Ferguson peut lui aussi se rendre sur le campus de l'ICAM Toulouse et s’aperçoit que les étudiants sont très demandeurs et plus reconnaissants de son travail. “Le côté pernicieux, c’est que je concentre mes efforts pour tenter de leur faire passer le plus d’informations, car je sais que ça sera plus compliqué de le faire en distanciel.” Le numérique n'est définitivement pas la solution miracle.

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