C’est depuis le nord de l’Argentine qu’Eramet rejoint la course au lithium. Plus de 10 ans après avoir découvert le gisement du salar de Centenario-Ratones, situé à près de 4000 mètres d’altitude dans la province andine de Salta, le champion minier et métallurgique français y inaugure mercredi 3 juillet son premier complexe industriel de production de lithium de qualité batterie. Développée par Eramines, une coentreprise que le chinois Tsingshan possède à 49,9%, l’usine est une première à plusieurs titres.
500 000 véhicules électriques
Pour Eramet d’abord, «c’est le premier projet qui vise les métaux de la transition énergétique», rappelle à l’Usine Nouvelle Simon Henochsberg, nouveau directeur de la stratégie de l’entreprise, qui produit aujourd’hui des métaux d’alliage d’acier, tels le nickel et le manganèse. Pour le Vieux continent ensuite, ce projet fait d’Eramet «la première entreprise européenne à extraire et produire du lithium de qualité batterie», continue le cadre du groupe minier. La capacité de production de l’usine, qui doit démarrer en novembre et arriver à pleine puissance mi-2025, atteint 24000 tonnes de carbonate de lithium, la composition chimique privilégiée dans les batteries.
De quoi produire de l’ordre de 500000 véhicules électriques et l’équivalent de 2% du métal blanc extrait dans le monde en 2024 et de 0.5% du marché en 2030, qui dépassera alors les 4 millions de tonnes d’équivalent lithium carbonate (une unité que le marché désigne par l’acronyme LCE) selon les projections du cabinet Benchmark Minerals.
Industrialiser l’extraction directe du lithium
Troisième jalon notable : «nous ouvrons la première usine d’extraction directe de lithium (DLE) complète d’Amérique latine, et même du monde hors Chine», souligne Simon Henochsberg. Aujourd’hui, le lithium provient soit de roches broyées, soit de grands lacs d’évaporation qui fonctionnent à la manière des marais salants pour récupérer le métal naturellement présent dans les eaux souterraines. Les mines prennent alors la forme de quadrillages de bassins bleu pastel, qui sont devenus des images d’Épinal de l’extraction du métal de batteries en Amérique latine.

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Comme son nom l’indique, le DLE vise à accélérer ce processus en allant chercher, via divers systèmes de filtres et de captage, le lithium présent en solution. Une foule d’acteurs travaillent sur cette technologie, mais son passage à l’échelle industrielle reste à faire. «Nous utilisons un système que nous avons développé et nos niveaux de performances sont inédits», asure Simon Henochsberg en précisant que la technologie maison d’Eramet permet de récupérer 90% du lithium naturellement présent à une concentration moyenne de 400 milligrammes par litre dans les saumures, pompées à 400 mètres de profondeur par le groupe minier. De quoi optimiser les coûts d’extraction et limiter la consommation d’eau de la mine, explique l’ingénieur de formation. Un sujet sensible face à l’aridité des régions andines, qui a d’ailleurs poussé le Chili à privilégier le DLE pour les futurs projets d’extraction de lithium dans la région. Eramet y cherche de nouveaux gisements.
Dans le détail, les saumures sont remontées à la surface via 20 puits, tandis que cinq autres servent à capter l’eau douce nécessaire au procédé. Il faut ensuite une semaine à Eramet pour produire du carbonate de lithium, qui prend la forme d’une fine poudre blanche. Durant ce temps, l'industriel prétraite les saumures, puis les met en face de son sorbant optimisé pour capter le lithium et le relâcher lors d'une douche d'eau douce. Des étapes de condensation forcée et de purification de la solution chargée en lithium (par nanofiltration et osmose inverse, pour retirer le magnésium par exemple) interviennent aussi et font notamment appel à des briques technologiques fournies par le français Veolia.
Vers 30 000 tonnes supplémentaires ?
En fin de cycle, les saumures vidées de leur lithium sont déversées dans des bassins en plein air pour qu’elles s'infiltrent à nouveau dans les sols. Un projet de réinjection directement en profondeur est à l’étude. Au total, l'opération nécessite 160 personnes à chaque instant sur le site, pour un total de 350 emplois. Elle est alimentée en électricité par une centrale à gaz de 28 MW construite sur le site, que des panneaux solaires complémenteront. «Notre processus a été éprouvé à l’échelle industrielle, via un pilote», rassure par ailleurs Simon Henochsberg, interrogé sur la capacité d’Eramet à produire en masse du lithium de qualité batterie.
Un temps arrêté faute de fonds, et touché par l’inflation depuis son redémarrage en 2021, le projet a coûté 870 millions de dollars (un peu plus de 800 millions d’euros au cours actuel), dont 515 pour Tsingshan et 365 pour Eramet. Les deux partenaires partageront à égalité la production de l’usine, que le groupe français commercialisera avec l’aide du négociant suisse Glencore. «Nous exportons vers les producteurs de cathodes, qui sont installés à 85% en Chine et à 14% au Japon et en Corée du Sud», glisse Simon Henochsberg lorsqu'on lui demande si le Vieux Continent sera approvisionné.
Malgré la baisse des cours du lithium – qui s’échange ces derniers mois autour de 13 dollars le kilo, soit plus de cinq fois moins qu’en 2022 – Eramet vante les performances économiques attendues de son projet. Selon le groupe français, son projet fait partie des 25% des mines les plus compétitives à opérer dans le monde, avec un coût d'exploitation situé entre 4500 et 5000 dollars la tonne. «Ce qui se fait de mieux !», chiffre le directeur de la stratégie d’Eramet. Un prix à 14,100 $/kg (proche de ce qu’attendent les analystes) apporterait à Eramet 220 millions de dollars d’Ebitda à long-terme, chiffrait le cabinet Oddo dans une note datée d’un an.
La déprime du marché du lithium fait néanmoins perdre au groupe français l’occasion d’engranger d’importants profits à court-terme, et pourrait aussi limiter l’émergence de nouveaux projets. Aujourd'hui, la plupart des grands producteurs de lithium appellent à la discipline et jugent que les cours ne suffisent pas pour déclencher de nouveaux investissements. Assis sur un gisement dont les ressources estimées atteignent 15 millions de tonnes, Eramet et Tsingshan pourraient tout de même se laisser tenter à lancer l’année prochaine la construction de la phase deux du projet. Elle permettrait de produire 30000 tonnes de carbonate de lithium de plus pour un investissement similaire. Ce projet, qui doit encore obtenir son permis environnemental, devrait pouvoir bénéficier du régime fiscal très favorable aux grands investissements étrangers que met en place l’ultralibéral président argentin Javier Milei. «Nous sommes en discussion avec les autorités», répond Simon Henochsberg confiant.
L’Argentine, coqueluche des chercheurs de lithium
Entre les trois angles du «triangle du lithium» – cette zone qui renferme 60% des réserves d’or blanc connues dans le monde – l’Argentine est le plus dynamique. Le Chili, géant historique de l’industrie du lithium grâce à ses opérations dans le salar d’Atacama (où opèrent SQM et Albemarle), n’a entamé qu’en 2023 sa réforme du Code minier pour permettre l’émergence de nouvelles mines. La Bolivie, de son côté, a fait le choix de diriger le secteur via l’entreprise publique YLB et travaille depuis peu avec le consortium d’entreprises chinoises CBC pour parvenir à valoriser ses ressources, mais reste loin d’une production industrielle.
Des situations qui contrastent avec la frénésie qui a lieu dans les trois provinces du nord de l’Argentine qui jouxtent les Andes (et qui sont autonomes dans leur gestion des affaires minières) : Jujuy, Salta et Catamarca. Trois mines de lithium existent déjà : l’une opérée par Exar (possédée en majorité par le chinois Ganfeng), et deux autres par Arcadium (la société créée par la fusion des américains Livent et Allkem, qui possédaient chacun un actif dont un utilisant un système de DLE hybride depuis 1998). L’Argentine est le quatrième producteur d’or blanc dans le monde, loin derrière l’Australie, le Chili et la Chine. Mais le pays «est en train de devenir un poids lourd du secteur», vante Simon Henochsberg, en soulignant que le seul projet d’Eramet et Tsingshan pourrait augmenter de 50% la production du pays. D’autres arrivent : selon le dernier bilan du Ministère des Mines argentin, 38 projets d’extraction de lithium sont à différents stades d’avancement dans le pays, dont cinq – en comptant Eramet, avec ceux des chinois Ganfeng et Zijin, de l’américain Arcadium (ex-Allkem) et du sud-coréen Posco – sont en cours de construction et devraient produire dans les mois à venir. La production du pays estimée à 44000 tonnes LCE en 2023 pourrait doubler cette année, et atteindre plus de 200000 tonnes en 2028 estime le ministère argentin. L’annonce de Rio Tinto, en mars dernier, d’un investissement de 350 millions de dollars pour lancer un pilote industriel sur son gisement de Rincon, d'ici à la fin de l’année, laisse supposer que la dynamique n’est pas finie.



