Réduire les émissions de gaz à effet de serre et abaisser la consommation d’énergie du procédé de distillation, tel est le pari en passe d’être tenu par Martell. La maison de cognac, propriété du numéro deux mondial des spiritueux, Pernod Ricard, a mis au point une nouvelle manière de faire fonctionner ses alambics, après avoir déjà contribué à l’élaboration d’un procédé de chauffe alternative. La distillation représente 21% des émissions de gaz à effet de serre de la filière cognac, dont 83% sont liées à la consommation d'énergie. Les brûleurs des alambics charentais sont alimentés au gaz naturel ou au propane, à flamme nue, conformément au cahier des charges de l’appellation.
«Les prix du gaz sont amenés à progresser de plus en plus. Par ailleurs, à terme, on ne devra plus utiliser d’énergie fossile primaire», constate Christophe Valtaud, maître de chai de Martell. En 2018, le Bureau national interprofessionnel du cognac (BNIC), l’organisme qui régit le secteur, avait lancé un appel à projets autour de la «distillation durable», auquel Martell avait apporté de premiers éléments de réponse. L’entreprise de Cognac (Charente) avait proposé un système de boucle externe, en utilisant de l’électricité pour chauffer l’eau, qui elle-même permettait de chauffer le vin. Les tests ont débuté il y a cinq ans. Bilan : -70% d’émissions de gaz à effet de serre, mais pas d’amélioration de la performance énergétique.
Réduire l'empreinte énergétique
Ces travaux ont été réalisés en partenariat avec le groupe Chalvignac, un fournisseur d’équipements pour le secteur viti-vinicole (430 personnes, 85 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2022) installé à Jarnac-Champagne (Charente-Maritime). Cette entreprise avait essayé, entre 2005 et 2010, d’obtenir de meilleurs rendements (+20%) en travaillant sur les foyers et les brûleurs pour la chauffe gaz à flamme nue. Un exercice qui a ses limites : «nous en sommes arrivés à la conclusion, il y a une dizaine d’années, qu’il n’y avait plus de progrès techniques. On manque de surfaces d’échange dans un alambic, d’où la difficulté de transférer la chaleur des brûleurs vers le contenu», illustre Philippe Tizon, le président de l’équipementier.
Après ces premières phases de R&D liées à la chauffe des alambics, Martell et le Groupe Chalvignac viennent de mettre au point une technologie de «distillation bas carbone», destinée non seulement à réduire les émissions de gaz à effet de serre (-85% par rapport au procédé traditionnel), la consommation d'eau (-10%) mais aussi l’empreinte énergétique (-60%). Une solution plus que bienvenue, car le BNIC estime qu’il faut en moyenne 600 kW de gaz pour produire un hectolitre d’alcool pur.
Une qualité préservée
«L’innovation consiste à réinjecter l’énergie dégagée par l’alambic dans le circuit de condensation. Dans un alambic, on chauffe du liquide pour qu’il se transforme en vapeur, puis on le refroidit pour qu’il passe de l’état vapeur à l’état liquide. En refroidissant, cela produit de l’eau chaude. On consomme au départ pour l’ébullition, puis le système est en autonomie», explique Christophe Valtaud. Le vin est aspiré dans une pompe, passe dans un échangeur qui le chauffe, une fois refoulé sous pression dans la chaudière. Grâce à une pompe à chaleur, l’énergie perdue lors de la distillation est réinjectée au niveau du réfrigérant, pour réduire la consommation d’énergie par la suite.
Martell teste ce procédé pour la deuxième année consécutive. Deux prérequis avaient été posés : pouvoir le décliner sur les matériels existants (plus de 3 000 alambics dans la région, de tailles différentes), et ne pas altérer la qualité des produits. En attendant sa mise en œuvre à grande échelle, «le BNIC devrait annoncer les résultats définitifs de la première solution sous boucle externe prochainement», souffle Christophe Valtaud. De quoi ouvrir la voie à une possible modification du cahier des charges, qui interdit actuellement tout autre mode de chauffe que le gaz à flamme nue.



