Enquête

Démonter plutôt que détruire : la nouvelle approche des industriels du bâtiment pour mieux recycler

Soutenu par la filière REP des matériaux de construction, l’essor des volumes de matières post-consommation incite les industriels à s’y intéresser davantage, en faisant part de leurs préconisations afin de disposer de produits aptes au recyclage. Un travail qui passe par de bonnes pratiques sur le terrain.

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Recyclage de l'aluminium profilé, Hydro, Dormagen
En Allemagne, Hydro recycle de l'aluminium post-consommation pour ses nouveaux produits.

Une nouvelle vie pour les vitrages de l’immense patrimoine immobilier de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Amenés à être rénovés, ses 3,5 millions de mètres carrés de bâti bénéficieront progressivement de nouvelles fenêtres et de cloisons intérieures renouvelées. Les vitrages obsolètes seront recyclés en boucle fermée, donnant naissance à des matériaux de la même catégorie. Encore faut-il qu’ils puissent être aptes à un traitement industriel, ce à quoi s’emploie Saint-Gobain.

Le leader mondial des matériaux de construction a noué un partenariat de deux ans en ce sens. «Pour être intègres, les menuiseries seront déposées et non pas détruites, ce que l’on appelle la dépose préservante», illustre Olivier Servant, le directeur des solutions pour la construction de Saint-Gobain Solutions France. Objectif : abimer le moins possible les matières en vue de leur recyclage, avec le concours de maîtres d’ouvrage disposant d’un cahier des charges pour la déconstruction.

Des bennes ou des chevalets seront ainsi mises en place par le maître d’ouvrage – ici l’AP-HP. Un collecteur sera chargé de récupérer les matériaux issus de la déconstruction et séparera les châssis de la partie vitrée. Saint-Gobain rachètera le déchet de verre, séparé de sa menuiserie, pour le broyer pour en faire du calcin, réinjecté dans son process de fabrication. En 2024, l’industriel, qui a mis en place d’autres filières fléchées, comme avec la ville de Paris, a recyclé 7000 tonnes de verre plat en boucle fermée, contre 6000 tonnes initialement escomptées. De quoi alimenter la production de son verre Oraé par exemple, qui comporte 64% de contenu recyclé.

Des matériaux à bien séparer

Saint-Gobain, qui développe ses process depuis une quinzaine d’années, a donc construit ses propres cahiers des charges pour la déconstruction, mis à disposition de donneurs d’ordres et de l’organisme de qualification professionnel Qualibat. Le producteur de laine de roche Rockwool a, lui, lancé son service Rockcycle en 2012 sur le marché français.

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«La laine de roche doit être bien isolée et triée lors de la déconstruction. Nous travaillons avec des recycleurs pour la mettre en balle, décrit François Hababou, chef de produit marketing. Une fois qu'elle arrive, nous la broyons pour la réintégrer dans nos fours. La seule requête est qu’elle ne soit pas polluée.» La laine de roche doit notamment être exempte de morceaux de bois ou de métal. Pour ce faire, des acteurs tels que Paprec, Suez, Veolia ou des acteurs locaux sont mis à contribution pour la collecte sur chantiers et le tri. 

Jusqu’alors facturé aux clients, le service de collecte des déchets sur chantier préfigurait l’un des enjeux de la filière de responsabilité du producteur «Produits et matériaux de construction du bâtiment» (REP PMCB), entrée en vigueur en 2023. 4000 tonnes de laine de roche ont ainsi été récupérées par Rockwool en 2024, contre moins de 100 tonnes par an avant 2020. Le retour dans les fours reste encore très modeste, puisque les matériaux post-consommation ont assuré 1% de sa production à Saint-Eloy-les-Mines (Puy-de-Dôme) en 2024, contre 0,5% en 2023.

"Les industriels sont demandeurs de matières"

«Les industriels sont demandeurs de matières issues de la déconstruction, soit en boucle fermée, soit en boucle ouverte», insiste Jérôme d’Assigny, le directeur des affaires publiques de Valobat, le plus important des quatre éco-organismes qui opèrent dans le cadre de la REP PMCB.

Reste que pour l’heure, le devenir de ces matériaux est contrasté. Sur le verre, des démanteleurs se sont mis en place pour déposer le verre, le casser de manière optimale et le renvoyer vers les floats, les fours à verre plat, se satisfait le manager. Sur le plâtre, la filière se construit. A l’image de l’usine Pari Plâtre, ouverte en 2022 en Seine-et-Marne par Placo (filiale de Saint-Gobain) et Serfim Recyclage afin de préparer les déchets de plâtre issus des chantiers du BTP et les rediriger, une fois triés et transformés en granulats standardisés, vers l’usine de plaques de plâtre Placo de Vaujours (Seine-Saint-Denis), à une trentaine de kilomètres.

«Le bois et le métal avaient déjà de très bonnes performances de collecte et de valorisation», poursuit Jérôme d’Assigny, tandis que l’amélioration de la dépose, de la collecte et la création de débouchés doivent encore être améliorés sur d’autres matériaux. C'est le cas des membranes bitumineuses, pour lesquelles Valobat construit actuellement des parcours de valorisation, les plastiques complexes ou les laines minérales.

Car chaque matériau a ses contraintes. Pour l’aluminium issu des menuiseries, «les matériaux doivent être proprement démontés, et les cadres de fenêtres peuvent être séparés pour optimiser le transport et réduire les convois jusqu’aux usines de recyclage», précise Christophe Estival, le directeur grands comptes et prescription chez Wicona France. La marque du groupe allemand Hydro s’appuie sur ce gisement pour ses dernières innovations – le 75R, un produit composé d’aluminium recyclé à 75%, et le Circal 100R, un aluminium composé à 100% de matières post-consommation.

De nouvelles règles communes pour la reprise des déchets

«La REP a bien changé les choses par la mise en place de circuits de reprise. Sur la qualité du geste de tri, il peut y avoir des erreurs, mais les consignes sont globalement respectées. Il reste à convaincre ceux qui n’ont pas encore fait ce geste de tri», observe Jérôme d’Assigny. Pour cela, rien de tel qu'une carotte financière... qui s’accompagne de règles. «Si les artisans veulent un service gratuit, le tri du déchet est un préalable», martèle Mathieu Hiblot, le directeur délégué d’Ecominero, éco-organisme spécialisé sur la filière minérale.

L’organisme coordonnateur agréé de la filière REP Produits et matériaux de construction du bâtiment, l’OCA Bâtiment, a ainsi standardisé plusieurs gestes de tri qui conditionnent la reprise gratuite des déchets. Un travail que doivent mener les recycleurs au quotidien, non sans difficultés. «Dans le réemploi et la réutilisation, le panel d’entreprises structurées pour la reprise des matériaux est assez limité. Par ailleurs, la gestion avec les éco-organismes n’est pas encore tout à fait calée», observe Stéphane Rabot, le directeur général de Paprec Métal déconstruction, une filiale du groupe Paprec.

Conformément à la loi Agec, les déchets sont triés en sept flux (métal, papier-carton, bois, verre, plastique, béton, plâtre). Un plan d’installation de chantier est mis en place afin d’optimiser l’emplacement des bennes. Des pratiques qui permettent à Paprec de revendiquer 80% de valorisation des déchets de chantier issus de ses chaînes de tri de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) et de Wissous (Essonne), sur laquelle un broyeur de bois permet de préparer de la matière avant l’envoi chez des producteurs de panneaux, au calibre requis et sans déchet. 

Les industriels incités financièrement à intégrer des matières recyclées

Cette préparation en amont vise à faciliter l'usage de matières issues du recyclage par les industriels. Pour les inciter dans cette direction, les éco-organismes modulent les contributions qu’ils facturent à leurs adhérents – un dispositif désormais prévu par la loi. Chez Ecominero, depuis mai 2024, le montant des éco-contributions est ainsi réduit en fonction de l’incorporation de matières recyclées dans les produits neufs.

Le fait d’incorporer des granulats de béton recyclé dans des produits en béton, ou substituer l’argile issue de carrières pour chercher des ressources issues du recyclage, en provenance de terres excavées par exemple, est valorisé par une basse des montants allant de 5% à 50%. «Le consommateur le sait, puisque le montant des éco-contributions est affiché», ajoute Mathieu Hiblot, qui compte aussi sur la sensibilisation des acheteurs pour faire progresser la démarche.

Une incitation doublée d’une obligation, pour les industriels, de faire évoluer leurs produits. Dans chaque filière REP, chaque industriel doit élaborer des plans d’écoconception de ses produits. Courant mars 2025, Ecominero diffusera auprès de l’ensemble des industriels adhérents un cadre commun. Les entreprises devront communiquer d’ici à la fin de l’année leurs plans d’écoconception, qui devront être remis à jour tous les cinq ans.

Les matériaux biosourcés s'y mettent

La filière naissante des matériaux biosourcés (isolants semi-rigides ou en vrac, murs en béton de bois, blocs à maçonner en béton de chanvre, panneaux remplis en paille…) s’engage elle aussi dans la démarche post-consommation. L’Association des industriels de la construction biosourcée lance, en mars 2025, le programme Recybio, soutenu par Valobat, France 2030, le bureau d’études Karibati et le centre technique Nobatek, sur une durée de 18 mois, afin de mieux identifier les leviers de la seconde vie de ces produits. «La performance des matériaux ne doit pas être altérée, et les lignes de production ne doivent pas être endommagées. Donc, tous les produits n’y seront pas éligibles, comme les panneaux dotés d’enduits par exemple», prévient toutefois Yves Hustache, le directeur délégué de l’association professionnelle.

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