[Décryptage] Au delà du déconfinement, sortir de la crise sanitaire du Covid-19 prendra des mois

La crise sanitaire sans précédent provoquée par le Covid-19 pose une multitude de questions. Qu’il s’agisse de la date d’un retour à la normale, de l’efficacité des mesures de confinement, de la possibilité d’éradication du virus ou encore de notre préparation collective à affronter de nouvelles épidémies. Epidémiologistes et scientifiques dressent des pistes de réflexion, avec un certain consensus sur une durée longue de cette crise et sur l’indispensable immunité collective qui nécessitera sans doute la combinaison de plusieurs mesures.

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Transports malade Covid-19 par hélicoptère Caracal
Epidémiologistes et scientifiques tablent sur une crise de plusieurs mois, rythmée par des mesures à ajuster pour juguler la pandémie de Covid-19.

Alors que la pandémie ne cesse de s’étendre sur la planète, avec des bilans humains toujours plus dramatiques au quotidien, et que plus de la moitié de la population vit sous confinement, l’Usine Nouvelle donne la parole à plusieurs épidémiologistes et scientifiques pour tenter de déterminer le calendrier probable et/ou possible des prochains mois. 

Un retour à la normale rapide ou une reprise longue ? 

"Je m’aventure à parler de quelques mois", avance Tatiana Scorza, docteur en immunologie du Département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montreal (Canada). Marie-Paule Kieny, directrice du programme prioritaire de recherche sur l’antibiorésistance à l’Inserm, évoque elle un "retour progressif à la normale sur une durée de quelques mois, avec une évaluation à chaque étape pour s’assurer qu’une deuxième vague ne vient pas perturber les étapes suivantes". "Il n’y a aucune raison que le virus s’arrête de circuler dès lors qu’il évolue quelque part sur la planète, du coup il peut revenir par vague ou continuer à diffuser à bas bruit", souligne, pour sa part, Didier Guillemot, responsable de l'unité Epidémiologie & modélisation de la résistance aux antimicrobiens à l'Institut Pasteur.

Dans une tribune parue le 6 avril dans le New York Times, Gabriel Leung, épidémiologiste en maladies infectieuses et doyen de médecine à l’université de Hong Kong affirme qu’on "ne peut écarter toute résurgence de la pandémie de Covid-19 tant qu’au moins la moitié de la population mondiale n’est pas immunisée contre ce nouveau virus. Et ce ne sera possible que d’une seule de ces deux façons : après que suffisamment de gens aient été infectés et soient guéris, ou qu’ils aient été vaccinés". La première option serait "une catastrophe humanitaire", avec une hécatombe pour les plus âgés et les populations pauvres "ayant un accès limité aux systèmes de soins".

La seconde option, celle d’un vaccin, est un "objectif envisageable à au moins un an, peut-être deux". Dans une longue présentation vidéo postée le 7 avril sur le site du CNAM, Arnaud Fontanet, épidémiologiste de l’Institut Pasteur et membre du Conseil scientifique placé auprès du Président de la République, compare le vaccin au "Graal, mais ça c’est pour 2021 au mieux, donc on doit se préparer à une période qui, possiblement, sera assez longue".

Comment passer du confinement au déconfinement ?

Cette longue période de crise se fera "certainement avec un assouplissement de ce qu’on vit aujourd’hui" car les mesures de confinement actuelles "ne vont pas être tenables sur le plus long terme", estime Arnaud Fontanet. Cet avis sur une nécessaire fin du confinement est partagé par tous, tant il est intenable ni pour les populations, ni pour l’économie. L’avis initial du Conseil scientifique du gouvernement français tablait sur un confinement d’au "moins six semaines", rappelle Arnaud Fontanet. Lequel espère "donc qu’à la fin avril, on sera dans une situation où on aura pu stabiliser le flux des patients, que le nombre de patients commencera à décroître en réanimation, avec une circulation du virus qui aura considérablement baissé en France, et on reviendra à la situation de la première semaine de mars". Soit avant la perte de contrôle de l’épidémie. Mais pour éviter un nouveau dérapage, il ne "faudra pas relâcher les vannes trop vite". Il ne sera "pas possible que, demain, tout le monde sorte", ajoute Didier Guillemot. "On ne vivra pas confiné car on ne pourra pas, mais nos modes de vie peuvent changer. On portera sans doute des masques et on se nettoiera les mains plus souvent."

Tous s’accordent à dire qu’une période transitoire sera inéluctable post-confinement, avec le nécessaire recours à des tests de dépistage pour encadrer et prévenir tout redémarrage incontrôlable de l'épidémie. Tatiana Scorza estime que "le dépistage sérologique, pour détecter qui a été infecté, depuis combien de temps, etc. permettrait une meilleure maîtrise de l’épidémiologie de cette infection. Les personnes immunisées devront être celles pouvant retourner à une vie normale plus rapidement". Didier Guillemot acquiesce : "Cela peut aboutir à une situation paradoxale, où ce sont les gens séropositifs, donc qui ont été infectés, qui pourraient avoir une vie normale."

Certaines mesures, comme celles appliquées dans les pays où l’épidémie est désormais plutôt bien contrôlée comme la Corée du Sud, Hong Kong et Singapour, sont également scrutées de près. "On voudrait s’inspirer de ces pays pour étudier les formules pour sortir graduellement du confinement et reprendre une activité une fois qu’on aura stabilisé la situation", précise Arnaud Fontanet. Post-confinement, mesures barrières et distanciation sociale seront toujours en vigueur. Mais pourraient s’y ajouter la poursuite du télétravail, le port systématique d'un masque dans les transports en commun et la réouverture des magasins, comme à Hong Kong, une réouverture des écoles avec des prises de température des élèves trois fois par jour, comme à Singapour, ou des applications de traçage via téléphone portable des contacts potentiels de toute personne diagnostiquée, comme en Corée du Sud.

Ces systèmes de traçage, post-confinement, sont d’ailleurs envisagés de près au Royaume-Uni, en Allemagne, en Suisse et en Norvège, selon Arnaud Fontanet. Gabriel Leung évoque aussi un système de monitoring en temps réel de l’évolution du virus, permettant de modéliser au quotidien la vitesse de propagation et de vérifier son adéquation avec la capacité d’absorption du système de soins. Ce qui permettrait d’adapter très vite des mesures, comme notamment un retour temporaire à des modes de confinement pour juguler d’emblée toute reprise épidémique violente. Il compare cette approche à celle de "conduire une voiture sur une route longue et sinueuse. On a besoin de freiner et de repartir, encore et encore, pour poursuivre sans crash, concentré sur l’objectif d’arriver de manière sûre à destination".

Peut-on envisager une éradication du virus ?

Pour Marie-Paule Kieny, "il semble très difficile d’éradiquer le virus. Mais des efforts soutenus par tous les pays afin de détecter rapidement et de contrôler les foyers d’infection pourraient nous prémunir du risque d’une deuxième vague pandémique trop importante". "Tout dépend de l’évolution de l’infection chez les humains, et de taux de mutations du SARS-Cov-2", souligne Tatiana Scorza. L’immunologiste canadienne estime que "le caractère virulent du virus peut s’atténuer avec le temps, mais les mutations peuvent aussi générer des variantes légèrement différentes qui pourront causer des résurgences épidémiques".

Didier Guillemot dessine deux hypothèses : "Soit un virus qui reste et qui continue à bas bruit, jusqu’à ce que les seuils d’immunité collective soient suffisamment élevés, pour qu’il ne circule plus, soit des retours sur un mode saisonnier. Rien ne dit qu’il se comporte comme les virus grippaux. On ne sait pas. Mais j’envisage plutôt une évolution à bas bruit."

Dans tous les cas de figure, le rôle de l’immunité collective sera la clé. "En bloquant la circulation du virus, il n’y a pas la construction d’une immunité collective. Le virus peut se répandre à nouveau si les mesures de confinement s’arrêtent", prévient Arnaud Fontanet. Avec le risque de revenir toujours au même point, entre une diffusion trop forte, une saturation des hôpitaux et une surmortalité soudaine. "Néanmoins, nous sommes déjà rentrés en contact avec ce nouveau virus, et notre immunité a commencé à se développer et à s’améliorer", tempère Tatiana Scorza. D’autant que "entre temps, un vaccin pourra être généré, qui rendra plus maîtrisable l’infection et sa prévention chez les jeunes enfants et personnes âgées".

Et si aucun traitement ni vaccin n'étaient disponibles ?

"Notre système immunitaire sera en charge. Nous avons des millions d’années d’évolution, qui nous permet d’avoir en main des mécanismes sophistiqués de protection et survie", rassure Tatiana Scorza. Toutefois, comme ses confrères, elle n’imagine pas la recherche incapable de trouver des solutions thérapeutiques. Et note que "la communauté scientifique travaille pour rechercher des traitements autres que les vaccins, pouvant moduler l’inflammation ou atténuer la multiplication du virus dans notre corps". Marie-Paule Kieny estime que sans solution thérapeutique "la distanciation sociale serait alors une nécessité périodique", mais affirme que "les espoirs de trouver des traitements et vaccins efficaces sont loin d’être abandonnés. Au contraire".

Didier Guillemot croit moins aux traitements antiviraux, par manque de progrès depuis longtemps dans ce domaine, mais ne voit "aucun obstacle fondamental à ce qu’il y ait un vaccin dans les mois qui viennent". Et ce même si aucun vaccin contre un coronavirus, depuis l’émergence sur SRAS en 2003, n’a jamais été mis au point. Didier Guillemot souligne toutefois que le "SRAS a arrêté de circuler" et que de fait "il n’est pas possible d’aller au bout des essais cliniques car le virus a disparu".

L'humanité réagira-t-elle mieux face à un autre virus ?

La communauté scientifique s’accorde à dire que l’apparition de nouveaux virus est inéluctable. Il faudra donc faire face en s’adaptant à chaque nouvelle menace. Heureusement, l’humanité "apprend à chaque nouvelle crise, et celle-ci permettra de progresser encore vers une meilleure sécurité sanitaire", assure Marie-Paule Kieny. "Je pense que cette pandémie nous a surpris", explique Tatiana Scorza. Laquelle "espère sincèrement que les gouvernements seront plus en mesure de protéger leurs populations. La production des outils médicaux par chaque pays développé doit être stimulée. Il faudra freiner un peu la mondialisation, car elle nous a rendus vulnérables : la pénurie des masques, leurs importations arrêtées par des raisons politiques. Bref, il s'agit des effets collatéraux associés à des pandémies. Nous serons mieux préparés". Ajoutant que "les portes d’entrée de nouveaux virus de l’animal à l’homme doivent être mieux contrôlées, rigoureusement surveillées".

Pour Didier Guillemot "les politiques ne pourront pas nier la question du risque. Dans cette crise il y a eu globalement un scepticisme qui a duré plus ou moins longtemps, qui continue parfois même de durer. Maintenant les politiques sauront que ça peut arriver". En conséquence, il pense que "les structures sanitaires seront extrêmement mieux préparées" à l’avenir et également que "la population sera bien plus prête, plus avertie et que très vite on se promènera avec des masques et des solutions hydroalcooliques. Quand une deuxième alerte sera levée, on reviendra d’emblée à ces comportements de prévention".

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