Enquête

Malgré les bonnes intentions, le recyclage des textiles reste à industrialiser

La loi française interdisant la destruction des vêtements invendus a réveillé les professionnels du secteur qui s'ouvrent à l'économie circulaire. Alors qu'un milliard d’euros de financements doivent être levés grâce aux éco-contributions, les solutions de recyclage existent, mais demandent encore à être approfondies avant d'être industrialisées.

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Inauguration Amplepuis recyclage textile
Le ministère de la Transition écologique a lancé une feuille de route qui prévoit d’atteindre 60% de textiles collectés et 80% de textiles recyclés d'ici 2028.

Recyclage chimique, tri et démantèlement automatisés à l’aide de l’intelligence artificielle, plateformes d’innovation, revalorisation des produits... Les initiatives se multiplient pour créer des boucles industrielles dans le textile. Ce secteur, en surproduction tirée par la «fast fashion» est le deuxième le plus polluant au monde. Il produit 37% des déchets plastiques et son taux de recyclage au niveau mondial atteint péniblement 1%. En France, 13% des déchets textiles sont recyclés, et seulement 1% en boucle sous forme textile.

Le ministère de la Transition écologique a lancé une feuille de route 2023-2028 pour la filière. Il prévoit 1 milliard d’euros de financements grâce aux éco-contributions des producteurs avec l’objectif d’atteindre, dans cinq ans, 60% de textiles collectés et 80% de textiles recyclés. Quelque 150 millions d’euros sont aussi prévus pour un «bonus réparation» et 100 millions pour financer les associations qui remettent en état les textiles usagés. En amont, la loi interdit désormais de jeter les invendus en France. L’Union européenne devrait suivre. Paradoxe : «Nous sommes passés de la fast fashion à l’ultra fast fashion, dénonce Emmanuelle Ledoux, la directrice générale de l’Inec (Institut national de l’économie circulaire). Nous attendons avec impatience l’affichage environnemental.»

À l’heure où le gouvernement veut réindustrialiser la France, relancer la filière tricolore passe par le recyclage des textiles. D’ici à 2030, «il faudra recycler 2,2 millions de tonnes de textile en Europe, et ce serait bien qu’une partie de cette matière arrive chez nous», souhaite ardemment Géraldine Poivert, la présidente de (Re)Set company, un cabinet de conseil qui a publié une étude pour l’association Paris Good Fashion. Son travail liste des entreprises déjà engagées sur ces enjeux de recyclage, comme Carbios ou Loop, des acteurs en développement plutôt positionnés sur la fibre synthétique. Le coton n’est pas dans l’équation, alors qu’il s’agit du gisement le plus important (50% du total).

Le recyclage chimique n'est pas la solution miracle

L’entreprise américaine Circ semble hésiter entre l’Allemagne et la France pour implanter sa future usine de recyclage chimique des chutes de production. Elle devrait entrer en service en 2026, à Gardanne (Bouches-du-Rhône)... si c’est l’Hexagone. Un investissement estimé entre 500 et 800 millions d’euros, selon (Re)Set. Carbios a développé une ligne automatisée de préparation des textiles en vue de produire des matières premières pour ce secteur. C’est la première étape avant la dépolymérisation. La pépite auvergnate a développé un procédé de recyclage fondé sur une enzyme capable de dépolymériser le PET présent dans les textiles avec l’objectif de passer au stade industriel en 2025.

Le recyclage chimique n’est pas la solution miracle. Pour pouvoir industrialiser le recyclage du textile, il faut d’abord travailler en amont. «Aujourd’hui, on sait mal identifier les fibres et délisser la matière, analyse Paul-Antoine Bourgeois, le cogérant de Gebetex, une PME spécialisée dans la collecte et la préparation de la matière. Mais nous avançons. Il y a dix ans, on pensait ne rien faire aboutir avant cinquante ans, et là on se dit que, dans cinq ans, nous aurons des vraies solutions.» Les obstacles au développement du recyclage des textiles sont liés aux coloris multiples, aux points durs à supprimer (boutons, rive, aux compositions variées et complexes, aux coûts du tri...)

Pour tenter de répondre à ces blocages, la première plateforme d’innovation Cetia dédiée au tri et au démantèlement automatisé du textile et des chaussures a vu le jour fin août à Hendaye, dans le Pays basque. L’éco-organisme de la filière textile, Refashion, l’accompagne pour financer de nouveaux développements sur le projet Reshoes à propos de l’identification et de la caractérisation des chaussures, mais aussi l’acquisition d’un broyeur de matière qui va conduire à des tests avec des industriels pour monter un pilote. Des investissements qui concerneront également la caractérisation des vêtements multimatières et multicouches. Avec un objectif : passer au plus vite à la phase industrielle. Plus récemment, ce sont les Nouvelles Fibres Textiles qui ont lancé leur pilote.

Utiliser les stocks dormants et gagner en productivité

Les initiatives se multiplient, même si nous n’en sommes encore qu’aux prémices. Gebetex trie actuellement 4000 tonnes de vêtements par an dans son usine de Vernon (Eure). «Nous avons un projet pour automatiser la distribution du textile, gagner en productivité et sortir les opérations qui n’apportent pas de valeur ajoutée, explique Paul-Antoine Bourgeois. Le premier coup de pioche est prévu début 2024 pour une mise en service de l’usine début 2025 à Saint-Aubin-sur-Gaillon (Eure). Nous pourrons trier 11 000 tonnes par an.» C’est tout le cycle de vie du produit qu’il faut penser. «Il ne faut pas oublier d’avoir du textile durable, rappelle Frank Gana, le cofondateur de (Re)Set. La durabilité, ce sont aussi les qualités mécaniques du textile.»

À plus petite échelle, la PME Weturn, qui emploie une douzaine de salariés, accompagne les marques pour valoriser leurs stocks dormants. «Nous assurons l’analyse du gisement, la traçabilité, le tri, le délissage, le recyclage et la filature, détaille Sophie Pignères, la fondatrice. C’est la première solution en boucle fermée. Notre objectif est de faire du qualitatif comme avec LVMH. Nous ne sommes pas la béquille de la fast fashion.» Weturn produit 50 tonnes de matières naturelles par an en y intégrant 30 à 50% de matière recyclée.

Autre initiative qui s’attaque aux stocks dormants, LeLabPlus, créé et dirigé par Myriam Mentfakh. Ce bureau d’études et atelier en Seine-Saint-Denis emploie 98% de femmes et travaille sur l’«upcycling». «Nous avons été sollicités par Nike sur la revalorisation de leurs produits. Savoir réparer, c’est aussi un métier.» LeLabPlus transforme des pantalons en sac ou en jupe, des leggings en body... «Si l’on commence à réparer et si les marques développent la seconde main, il y aura forcément des produits durables. Il faut promouvoir le service après-vente dans le textile.» Car l’économie circulaire ne concerne pas que le recyclage.

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