Le répit fut de courte durée pour les salariés français d’Inteva Products. En proie à d'importantes difficultés financières, l’équipementier automobile américain s’apprête à se séparer de plusieurs centaines de collaborateurs en Europe. Une grosse centaine de suppressions de postes est envisagée dans des bureaux d’étude et des usines en Allemagne, en République tchèque et en Roumanie. Mais c’est la France qui pourrait payer le plus lourd tribut : sur les 320 personnes qu’emploie le groupe, quelque 131 salariés pourraient être licenciés à la fin de l’automne.
Un nouveau coup dur pour les employés hexagonaux du spécialiste des systèmes de fermeture et des moteurs de lève-vitre, qui ont déjà connu une restructuration douloureuse en 2020. En pleine pandémie, l’usine de Saint-Dié-des-Vosges (Vosges) avait mis la clef sous la porte et ses 222 employés avaient été licenciés. Près de quatre ans plus tard, ce souvenir reste vif dans l’esprit des ouvriers, qui redoutent un nouvel écrémage.
110 emplois sur la sellette à Esson
Si les employés du bureau d'études de Sully-sur-Loire (Loiret) ne sont pas concernés, 21 personnes pourraient perdre leur emploi dans celui de Semoy (Loiret). A Esson (Calvados), principale usine française d’Inteva, les salariés avaient été épargnés par les coupes d’effectifs en 2020. L’histoire ne devrait malheureusement pas se répéter. Le site, qui fabrique des moteurs de lève-vitre pour la majorité des véhicules Peugeot, Renault et Citroën, pourrait se séparer de 110 collaborateurs, soit la moitié de ses effectifs. Les organisations syndicales nourrissent peu d’espoir de parvenir à sauver des postes.«L’ambiance est morose», lance Franck Furlan, représentant syndical CFE-CGC dans l’usine en activité partielle. «C’est un peu la stupéfaction», complète Philippe Guilbert, président du comité d’entreprise européen d’Inteva et délégué syndical CFTC sur le site d’Esson. De la production au bureau d’étude,«c’est une réorganisation d’ampleur qui touche tout le spectre des emplois», précise-t-il.
Rupture abrupte d'un contrat "historique"
Comment Inteva en est-il arrivé là ? Contactée par L'Usine Nouvelle, la direction du site n’a pas souhaité commenter le plan social en cours. Dans un communiqué transmis par email, le groupe américain évoque entre autres raisons “la perte permanente d’un contrat historique”. Les sources interrogées par L’Usine Nouvelle pointent du doigt la décision du groupe Renault d’arrêter subitement toute collaboration avec l’équipementier.

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En novembre 2023, un courrier est envoyé par le constructeur français à l’intention d’Inteva pour lui signaler son intention d’interrompre leur relation commerciale mondiale au-delà du 31 décembre 2023. Des sources internes à l’entreprise dénoncent un«comportement irrespectueux» de Renault, qui n’a pas motivé officiellement sa décision et n’aurait pas observé «le préavis de coutume, qui est en général de 12 à 18 mois». En l’absence de tout document légal, L’Usine Nouvelle n’est pas en mesure de vérifier ces affirmations. Sollicité dans le cadre de cet article, le constructeur français n’a pas souhaité commenter le dossier.
35% du chiffre d'affaires parti en fumée
Seule certitude : 35% du chiffre d’affaires de l’entreprise s’est envolé en début d’année.«Financièrement, on n’est pas loin d’être étranglés», commente Philippe Guilbert, ému que son entreprise n’ait pas eu le temps de se retourner.«Certains pourraient parler de “méthode de voyou” !»Inteva avait investi quelques mois plus tôt près de 2 millions d’euros dans son usine d’Esson pour installer une nouvelle ligne automatisée dédiée à la fabrication de moteurs pour le Losange (lequel s’est finalement tourné vers l’équipementier Brose Automotive, qui a fermé en 2015 son site industriel de la Suze-sur-Sarthe).
«Ils nous ont viré et ça a plongé le groupe dans une situation de trésorerie très compliquée», fustige Julien Van Dyck, délégué CGT, qui déplore pour sa part l’inaction du gouvernement, malgré sa participation de 15,01% dans le constructeur. Ce magasinier-cariste travaille depuis 25 ans dans l’usine, aux côtés de sa compagne.
Accord de divorce en vue
Plusieurs mois après les faits, les deux parties pourraient prochainement régler leur différend. Selon deux sources ayant requis l’anonymat discutant de sujets confidentiels,«un accord légal avec des compensations financières est en voie de rédaction», pour permettre à Inteva d’éponger une partie de ses dettes. En tout état de cause, la rupture est consommée entre le constructeur et son sous-traitant de longue date.
Moins de sous-traitants, plus fiables et solides financièrement
Le cas Inteva illustre bien les relations délétères entre les constructeurs et leurs équipementiers. Ces derniers sont pris en étau entre des clients à la recherche des produits les plus compétitifs et des conditions économiques et de trésorerie détériorées par les crises successives. Depuis la sortie de la pandémie et des pénuries qui en ont découlé, les constructeurs réajustent leur panel de fournisseurs. Leur obsession : se tourner vers moins de sous-traitants, mais plus fiables et solides financièrement, fabriquant dans la mesure du possible dans des pays dits “à bas coût” – ou du moins “à moindre coût”, c’est-à-dire hors de France.
Pour éviter tout aléa pouvant entraver la production, les fabricants d’automobiles multiplient également le “double sourcing”, qui consiste à s’approvisionner pour une même pièce auprès de deux fournisseurs.
Large dépendance à Stellantis
En 2020, alors en pleine restructuration, Inteva avait demandé à ses principaux clients Renault, PSA Peugeot-Citroën et Volkswagen d’injecter de l’argent afin de permettre la continuité de l’activité dans les usines. «Est-ce que Renault ne veut plus travailler avec nous par peur qu’Inteva soit de nouveau dans la tourmente ?», s’interroge Philippe Guilbert. De source syndicale, l’usine d’Esson devrait produire entre 5 et 6 millions de moteurs en 2024.
L’entreprise vise une fabrication de 7 millions de moteurs de lève-vitre à horizon 2027. Mais pour cela, il faudra charger le site en signant de nouveaux contrats. Ce n’est pas gagné, même si Inteva peut toujours compter sur le soutien de Stellantis. Depuis le désengagement de Renault, ce dernier pèse pour près de 70% des volumes de l’usine d’Esson (qui fournit également Volkswagen, Tesla et Hyundai).



