C’était l’inquiétude de l’été 2021 dans le domaine des produits naturels : l’huile essentielle de lavande, et les autres huiles essentielles dans son sillage, seraient-elles interdites par la Commission européenne ? À l’origine de cette polémique, une révision de la réglementation européenne Reach (Registration, Evaluation, Authorization and restriction of Chemicals) sur les produits chimiques. En effet, le 12 mai 2021, la Commission européenne a adopté le plan d’action « Vers une pollution zéro pour l’air, l’eau et le sol ». Autrement dit, l’Union européenne vise pour 2050 « un monde où la pollution est réduite à des niveaux qui ne sont plus nocifs pour la santé humaine et les écosystèmes naturels ». Et l’un des moyens mis en œuvre pour atteindre cet objectif est l’interdiction des substanceschimiques les plus nocives dans les produits de consommation tels que les cosmétiques. Bien que la Commission européenne ait démenti l’interdiction de l’huile essentielle de lavande, le doute plane parmi les producteurs et les consommateurs. Mais pourquoi une substance, utilisée depuis des années dans le domaine des produits cosmétiques, peut-elle être déclarée comme dangereuse pour l’environnement ou pour la santé humaine ?
« La réévaluation d’une substance se fait dans plusieurs cas : dans le cadre du règlement Reach selon son tonnage ; si elle est inscrite dans une annexe du règlement cosmétique, telle que celle sur les filtres UV ou encore les conservateurs ; lors de l’évaluation de la sécurité de chaque produit avant sa mise sur le marché ; ou sur demande des autorités nationales », explique Françoise Audebert, conseillère scientifique et réglementaire de la Fédération des entreprises de la beauté (FEBEA). Avant de poursuivre : « Les réévaluations se font sur la demande de la Commission européenne elle-même, souvent à la demande des États membres ». Ces demandes peuvent également être le résultat de l’évolution des savoirs au sujet des différentes substances. « L’évolution des connaissances peut entraîner la validation ou l’invalidation des informations que l’on a au sujet d’une molécule », pointe Jean-Marc Giroux, président de Cosmed, association professionnelle des TPE, PME et ETI de la filière cosmétique. En revanche, lorsque la remise en question de la sûreté des molécules est faite par les consommateurs, et que la science et les connaissances techniques ne sont pas en mesure de fournir des certitudes au sujet des effets d’une substance sur la santé ou sur l’environnement, on applique le principe de précaution.
Des molécules aujourd'hui sur la sellette
« Le principe de précaution est excellent, s'il est appliqué dans sa définition. Les mesures mises en place doivent être proportionnées et temporaires », pointe Jean-Marc Giroux (Cosmed). S’il y a des molécules qui illustrent parfaitement l’application de ce principe, c’est la famille des parabènes. En effet, en 2010, leur utilisation porte à controverse en raison de la capacité de certains parabènes à activer les récepteurs des œstrogènes, ce qui induit une possible action sur la fertilité et le cancer du sein. Ils sont donc suspectés d’être des perturbateurs endocriniens. « Les parabènes sont des conservateurs très utilisés en cosmétique. Ce sont de petites molécules organiques, facilement biodégradables, et qui ont, pour certaines, des propriétés de modulation endocrinienne. Ce sont les parabènes à chaîne longue. C’est pourquoi on privilégie l’usage de parabènes à chaîne courte », explique Laurent Gilbert, en charge de l’innovation durable chez L’Oréal. Suite à la demande de la ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie en poste en 2014, Ségolène Royal, les parabènes sont toujours étudiés par l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail). « Aujourd’hui, il n’y a pas de preuve du risque de perturbateur endocrinien de ces molécules. Les parabènes se dégradent très rapidement sur la peau, comme beaucoup d’autres molécules », insiste Jean-Marc Giroux (Cosmed). Et pourtant, les produits indiquant la mention « sans parabène » sont de plus en plus nombreux.
L’huile essentielle de lavande, « victime » de l’opinion
À l’été 2021, les lavandiculteurs et l’union des producteurs de plantes à parfums, aromatiques et médicinales de France se sont mobilisés pour défendre les bienfaits de l’huile essentielle de lavande, suspectée d’être un perturbateur endocrinien. « C’est une polémique qui n’a pas lieu d’être », insiste Jean-Marc Giroux. Avant de poursuivre : « La polémique vient du linalol, une molécule présente dans la quasi-totalité des huiles essentielles. Cette molécule, quand elle est oxydée, devient plus sensibilisante ». Autrement dit, ce sont les produits de dégradation des huiles essentielles, qui apparaissent lorsque celles-ci sont mal conservées, qui sont allergisants. « Aujourd’hui, aucune étude ne prouve que l’huile essentielle de lavande est un perturbateur endocrinien. La polémique vient de l’étude de Henley en 2007 », précise Jean-Marc Giroux. Il s’agit d’un clinicien qui a reçu trois jeunes garçons souffrant de gynécomastie (développement excessif des glandes mammaires). Le seul lien entre ces trois cas était l’utilisation de produits de soin à base d’huiles essentielles de lavande et de tea tree. En 2008, le Scientific Committee on Consummer Safety (SCCS) conclut que le lien de causalité entre les cas de gynécomastie et les huiles essentielles n’était pas plausible. Cependant, en 2017, cette étude ressort dans les médias dans le cadre d’une enquête au sujet de produits anti-poux contenant des huiles essentielles. Malgré plusieurs études réalisées depuis, démontrant l’absence d’effet de perturbateur endocrinien de l’huile essentielle de lavande, la méfiance à l’égard de cette substance subsiste à tel point que l’Union européenne va la réévaluer. « Il y a eu dans ce cas-là une véritable influence des médias sur les décideurs, et par conséquent sur la réglementation », se désole Jean-Marc Giroux. Avant de conclure : « La mise en place du principe de précaution s’appuie de moins en moins sur les connaissances scientifiques, et cela devient parfois excessif ».
Les filtres UV, mauvais pour les coraux ?
Autres substances remises en question, principalement par les consommateurs : les filtres solaires. Alors qu’ils sont soupçonnés d’être responsables du phénomène de blanchissement des coraux, leur profil environnemental est souvent pointé du doigt. « Le principal problème des filtres solaires est qu’ils sont persistants dans l’environnement », signifie Sébastien Duprat de Paule, directeur innovation et développement matières premières naturelles chez Yves Rocher. La préoccupation concernant l'impact environnemental de cette molécule est d’autant plus élevée que son utilisation est souvent synonyme de baignades, et par conséquent, d’un rejet direct dans l’environnement. « C’est pourquoi, lorsque nous élaborons un filtre UV, nous choisissons les filtres qui ont le meilleur profil environnemental associé à un excellent profil de protection de la peau car c’est un problème de santé publique », précise Sébastien Duprat de Paule. Et face aux accusations de destruction des récifs coralliens, Laurent Gilbert (L’Oréal) assure : « Les raisons du blanchissement des coraux sont le réchauffement de l’océan et son acidification. Il y a une publication récente de l’ICRI (International Coral Reef Initiative) qui synthétise ce sujet. Il faut cependant avoir beaucoup d’humilité sur ces sujets environnementaux qui sont d’une complexité sans nom ». Aussi accusées d’avoir un impact néfaste sur l’environnement, les silicones sont des agents texturants utilisés fréquemment en cosmétique. « Ce sont surtout les silicones utilisés dans les produits de soins de la peau et capillaires. Il s'agit de molécules plus lourdes et il est difficile de leur trouver une alternative. Elles sont généralement non biodégradables. Depuis 2010, aucun de nos produits rincés ne contient plus de silicones, nous avons trouvé des combinaisons d’ingrédients d’origine naturelle pour les remplacer avec efficacité et respect de l’environnement », raconte Sébastien Duprat de Paule (Yves Rocher). Il faut cependant noter un point important : tous les parabènes, tous les filtres UV ou toutes les silicones ne sont pas problématiques. « Les silicones sont un terme générique qui représente une grande diversité de substances. Et elles ne sont pas toutes équivalentes », pointe Laurent Gilbert (L’Oréal). Tout comme les parabènes avec les différences de longueur de chaînes, ou encore les filtres UV. « Il y a un nombre de filtres UV autorisés en Europe qui est assez large. Et tous ont des profils qui peuvent être différents », ajoute-t-il.
Des alternatives naturelles également réglementées
Face à ces polémiques, les marques de produits cosmétiques cherchent des alternatives afin de proposer des produits sûrs et écoresponsables à leurs clients. « Nous avons trois possibilités pour substituer ces molécules controversées : le sourcing, le mélange ou la formulation », explique Sébastien Duprat de Paule. Avant de détailler : « Soit on trouve une molécule de remplacement « à l’identique », soit on trouve des associations efficaces de plusieurs molécules d’origine naturelle qui permettent de remplacer celle incriminée, ou bien on change la formulation du produit pour une performance et une sécurité identiques ou supérieures ». Même si la nouvelle formulation ou la nouvelle molécule sont 100 % naturelles, elles devront répondre aux mêmes critères et subiront les mêmes tests. « Parfois, les substances naturelles nécessitent beaucoup plus d’analyses car leur structure est plus complexe », raconte Françoise Audebert (FEBEA). La première partie de ce travail réglementaire est la réalisation d’un travail de bibliographie. « Pour chaque produit, nous réalisons une fiche de données de sécurité. Et pour chaque matière première, nous réalisons également une carte d’identité réglementaire », explique Corinne Nawrocki, responsable du développement durable chez Seppic, filiale d’Air Liquide dédiée aux ingrédients de spécialités à destination de la beauté et de la santé. Avant de poursuivre : « Dès l’imagination d’un produit, nous réalisons cette carte d’identité afin de balayer tous les critères de toutes les étapes du cycle de vie (du sourcing à l’utilisation par le consommateur) ». « Réglementairement, quand il y a une mise sur le marché d’un produit cosmétique, son évaluation se fait sur la base d’un rapport de sécurité », rappelle Françoise Audebert (FEBEA). Les sociétés souhaitant introduire un nouveau produit cosmétique sur le marché se doivent donc de réaliser de nombreux tests en amont afin d’évaluer l’impact sur la santé humaine et l’impact environnemental. « La cosmétique est le seul secteur pour lequel les tests sur les animaux sont totalement interdits. Il est également interdit d’utiliser les résultats de tests sur les animaux qui auraient été réalisés pour répondre à une réglementation cosmétique dans des régions où cela est autorisé », précise Françoise Audebert. Afin de remplacer ces tests, les sociétés travaillent sur deux axes de travail : l’approche des chemins de l’effet adverse, qui consiste à utiliser toutes les connaissances concernant le lien entre la molécule utilisée et un possible effet néfaste sur l'organisme ; ou l’approche Next Generation Risk Assessment (NGRA), qui est une évaluation des risques pertinente pour l’homme, fondée sur l’exposition et sur des hypothèses afin de prévenir les dommages en combinant toutes les données issues des méthodes alternatives disponibles et pertinentes. « Les méthodes d’évaluation sont assez variées, combinant parfois des tests in silico (simulations et tests sur ordinateur, N.D.L.R) ainsi que des tests in vitro, avec des travaux de recherche notamment sur des peaux synthétiques», raconte Amandine Landra, directrice de la business unit luxe et cosmétique d’Alcimed, société de conseil en innovation. « Le NGRA est une approche, étape par étape. On va d’abord réaliser une analyse in silico telle qu’un test QSAR* pour déterminer si la substance lève une question ou non. Ensuite, des modélisations permettront de déterminer la pharmacocinétique de la molécule, et de savoir si elle peut traverser la peau. Et ainsi de suite », détaille Françoise Audebert (FEBEA). Malgré la réévaluation fréquente des molécules par les instances réglementaires européennes, et les analyses scientifiques, le doute persiste chez les consommateurs concernant ces substances. Face à cette défiance, et à la demande de naturalité, les acteurs du secteur cosmétique sont amenés à changer régulièrement leurs formulations, et donc à réaliser des tests réglementaires. Mais Laurent Gilbert met en garde les consommateurs : « Ce n’est pas parce qu’un produit est naturel ou d’origine naturelle qu’il est sans risque pour la santé et pour l’environnement. Il faut l’analyser avec la même rigueur ».



