Comment Total renforce son influence à Polytechnique et sur le plateau de Saclay

Chaires, parrainages, centre de recherche… Désireux d’attirer les talents ingénieurs, l’énergéticien français est de plus en plus présent à l’X et au sein des écoles du plateau de Saclay. Une présence qui interroge une partie de la communauté. Comme la récente candidature de la directrice du projet Total@Saclay au conseil d’administration de la prestigieuse association des anciens élèves de Polytechnique.

 

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Vue aérienne du quartier de l'Ecole polytechnique et de l'ENSTA Paristech Paris-Saclay
Vue aérienne du plateau de Saclay avec le campus de Polytechnique et de l'Ensta.

“C’est avec cette implication et cette solidarité que je contribuerai, si je suis élue, aux activités de l’AX”, conclut Nathalie Brunelle dans sa lettre de motivation datée du 28 février pour postulerau conseil d’administration de l’association d'anciens élèves de l’École Polytechnique, surnommée l’AX.

Chez certains élèves et anciens de Polytechnique, cette candidature interpelle. Car Nathalie Brunelle dirige le projet Total@Saclay, qui prévoit l’implantation d’un centre de recherche et innovation de l'entreprise à proximité du campus de l’école. Un chantier qui crée depuis plusieurs mois des remous au sein de l’X et pour lequel le PDG de Total Patrick Pouyanné a récemment été visé par une plainte pour prise illégale d’intérêts. “Nathalie Brunelle a-t-elle notifié son supérieur hiérarchique du potentiel conflit d'intérêt ?”, s’interroge ironiquement un ancien de l’X sur le groupe Facebook “l'École n'est pas à vendre”, fondé pour contester l’arrivée de Total et composé d’environ 1 100 membres de toutes les promotions des écoles du plateau de Saclay.

Une candidature personnelle

Interrogée, Nathalie Brunelle s’étonne d’un mélange entre les deux sujets. “On peut critiquer le projet de centre de R&I que je dirige, mais je suis candidate en tant qu’ancienne élève, pour renouer avec mes camarades et participer aux missions de l’AX. Total n’a pas validé ma candidature qui est une démarche personnelle. Ceux qui s’inquiètent n'ont qu'à m'interroger directement.”

Nathalie Brunelle confie avoir été directement contactée par le comité de recrutement de l’AX pour faire partie de 18 candidats (pour 7 places). Les élections seront closes le 21 juin. “Cela montre à quel point ce comité est déconnecté de la communauté, qui s’est ouvertement opposée à l’influence de Total au sein de l’école”, déplore un alumni, qui s’étonne que son rôle de directrice de projet innovation et recherche à Total@Saclay n'ait été spécifié dans son CV de candidature que le 1er mai.

"Il faudrait la refuser parce qu'elle travaille chez Total ? rétorque le président de l'AX Marwan Lahoud. Elle a parfaitement le droit d’être candidate, elle est polytechnicienne,  il n'y a pas les bons et les méchants. Nous poursuivons des objectifs de féminisation et de rajeunissement et cette candidature va dans ce sens.”

De Polytechnique à l’Institut polytechnique de Paris

Cette candidature renforce les préoccupations de certains membres de la communauté de l’X, inquiets d'une potentielle “omniprésence” de Total au sein de l’école. “Polytechnique est la plus prestigieuse école d’ingénieurs de France. Il n’y a rien d’étonnant à ce que Total,  l’une des plus grandes entreprises industrielles françaises qui compte nombre d'employés issus de ses bancs, collabore avec cette institution”, estime Nathalie Brunelle.

A Polytechnique, Total finance à hauteur de 3,8 millions d’euros une chaire d'enseignement centrée sur les matériaux et systèmes de stockage et les micro réseaux intelligents. Son PDG Patrick Pouyanné siège depuis 2018 au conseil d’administration de l’école et son entreprise a parrainé la promotion 2017. “Les parrainages comprennent des interactions entre les élèves et leurs associations et l’entreprise : accès de l’entreprise à des événements, offres de stages, réduction de prix pour l’entreprise parrain au Forum entreprises. L’entreprise verse un financement à la Kès [bureau des élèves de l’école, ndlr] sur la durée de présence de la promotion sur site. Tous les parrainages de promotion sont bâtis sur le même modèle, celui de Total n’est pas différent”, indique un porte-parole de l’école Polytechnique.

La présence de Total s’étend aux écoles de l’Institut Polytechnique de Paris (IPP), qui rassemble sur le plateau de Saclay l’Ecole polytechnique, l’ENSTA, l’ENSAE Télécom Paris et Télécom SudParis. En tant que membre du CA de l'X, Patrick Pouyanné siège aussi à celui de l'Institut Polytechnique de Paris. Nathalie Brunelle siège à celui de l’ENSTA et Sophie Vergne, directrice commerciale mobilités et nouvelles énergies chez Total, à celui de Telecom Paris. Le pétrolier est également parrain de la promotion ENSTA 2021 et Telecom Paris 2022 et finance les laboratoires Energy4Climate, HiParis! et l'institut photovoltaïque d'Île-de-France (aux côtés d’autres entreprises comme EDF ou Air Liquide).

Le groupe Facebook “l'École n'est pas à vendre” a été renommé début février “L’IPP n’est pas à vendre”. Conscient de la défiance d’une partie des élèves, Total a de son côté mis en ligne le site Internet saclay.total. Il détaille les projets de son centre dédié aux énergies décarbonées, et propose un espace de questions/réponses et de prise de rendez-vous physiques.

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