« Après les conséquences de la vague Covid, s’ensuit une nouvelle crise qui va nous faire vivre 6 à 12 mois difficiles. » Cédric De Wavrechin, directeur général adjoint d’Idec Santé, ne mâche pas ses mots, lorsqu’il évoque la situation actuelle du marché de l’ingénierie pharmaceutique. En cause ? La guerre en Ukraine.
Dans un marché dopé par la très forte hausse des investissements des laboratoires pharmaceutiques, personne ne semble avoir anticipé l’ampleur des retombées de la crise entre l’Ukraine et la Russie, débutée fin février 2022. Les prix de l’énergie, déjà hauts, s’envolent : en mars 2022, la hausse sur un an du prix des produits pétroliers s’établit à + 43,5 % et celle du gaz à + 41,3 %, d’après l’Insee.
« Cette hausse va très bientôt se répercuter sur le coût des matériaux », estime également Arnaud Eber, directeur général Pharmaplan France-Belgique (Groupe TTP).
Et donc sur le prix des chantiers. Si les prochaines semaines permettront de mesurer l’ensemble des retombées, les coûts sont déjà en hausse. « Entre janvier et avril 2022, nous enregistrons + 6 à + 10 % sur le coût des opérations globales », témoigne Cédric De Wavrechin. « Certains équipements sont plus touchés, comme les lots de panneaux sandwichs pour les chambres froides ou les équipements de traitement d’air des salles blanches, pour lesquels nous constatons une hausse [des coûts, N.D.L.R.] de 20 %. »

Même constat du côté de Pharmaplan France-Belgique, comme en témoigne Karine Richier, directrice des opérations : « Les marchés contractés par nos clients en 2021 n’enregistrent qu’une hausse de 1 à 2 % des prix. Mais aujourd’hui, nous voyons se répercuter la hausse du coût des matériaux – comme l’inox, la micro-électronique ou l’isolation – sur les projets actuels, de l’ordre de +10 à +15 %. ». Confrontés à ces changements rapides, les ingénieristes peinent parfois à s’adapter : « Lorsque nous répondions à un appel d’offres, nous fournissions un chiffrage à prix ferme », détaille Gilles Letort, responsable commercial chez Idec Santé. « Aujourd’hui, nous utilisons la clause liée à l’indice du coût du bâtiment pour renégocier le prix des chantiers en cours, mais elle ne suffit même plus à répercuter la hausse du coût des matériaux. »
Pharmaplan intègre également ces changements dans ses estimations de coûts d’investissement. « Nous ajoutons un volume de contingences plus élevé qu’auparavant, en soulignant à nos clients le manque de visibilité dont nous pâtissons », évoque Karine Richier.
Des délais de plus en plus longs
Autre conséquence : un allongement des délais … voire une absence totale de visibilité sur ceux-ci. « Il y a une telle volatilité de l’approvisionnement que certains fournisseurs nous communiquent des délais de livraison sans aucune garantie sur leur capacité à les respecter », rapporte Arnaud Eber.
En particulier, les fabricants d’équipements de production peinent à suivre la cadence : les retards se montent à un voire deux ans, désormais. « Pour l’un de nos projets en cours, les délais communiqués par les fournisseurs n’ont plus aucune fiabilité, c’est la plus grosse problématique du chantier », détaille un directeur projet Pharmaplan. « Entre l’explosion des délais de livraison des automates et la pénurie des composants et matières premières, les projets de nos clients se trouvent allongés d’une à plusieurs années », se désole Karine Richier. « Nous l’intégrons désormais dès la phase conceptuelle du projet, en accompagnant parfois nos clients dans la refonte de leur stratégie d’investissement. »
Depuis la crise en Ukraine, les ingénieristes font parfois face à des ruptures dans les chaînes d’approvisionnement, par exemple pour l’acier et l’inox dont une partie de l’approvisionnement européen repose sur la Russie et l’Ukraine. « Nos fournisseurs nous remettent des offres valables parfois uniquement 24 heures, nous obligeant à payer immédiatement pour avoir l’assurance d’être livrés », détaille Gilles Letort. « En tant que contractants, nous sommes désormais contraints de remettre des offres valables quinze jours, contre trois mois auparavant. »
Sur certains projets, comme la récente extension du laboratoire CDM Lavoisier menée par IdecSanté, l’ingéniosité est de mise : face à une problématique d’approvisionnement de composants pour une station de production d'eau purifiée, les équipes ont pu les échanger entre différentes machines.
Un effet cumulé des crises
Si la crise ukrainienne est aussi difficile à encaisser, c’est qu’elle intervient dans un marché déjà tendu. Selon l’Insee, les prix de production de l’industrie française enregistraient, en janvier 2022, leurs plus fortes augmentations depuis plus de 25 ans (+ 20,1 % sur un an). Entre début et fin 2021, le prix de gros de l’électricité a bondi de 50 à 222 €/MWh, en raison notamment de la reprise économique post-confinement. « Avant le début de la guerre, nous arrivions tout de même à contenir les délais et les coûts en mobilisant les stocks », témoigne le directeur projet Pharmaplan. « Les chantiers que nous suivons ont cependant été impactés par la recrudescence des absences liées au Covid-19. »
Les bouleversements ne s’arrêtent pas là pour le secteur de l’ingénierie pharmaceutique. « Le marché se porte très bien, la demande est même supérieure à l’offre, les ingénieristes sont en surchauffe ! », dit Gilles Letort. Le marché est dopé par les nombreux investissements du gouvernement vers le secteur de la santé : appel à manifestation d’intérêt « Capacity building », plan France Relance, AAP résilience ou encore amélioration de la fiscalité générale.
Au total, le Leem estime – à travers le premier Observatoire des investissements en France – que l’investissement se monte à 7,3 milliards d’euros en recherche et développement en 2020 (+ 17 % par rapport à 2019) et à 2 milliards d’euros dans le tissu industriel (+ 11 % par rapport à 2019). « Le Covid-19 y contribue également : le nombre de projets augmente en raison de la prise de conscience de notre dépendance aux pays asiatiques sur l’approvisionnement des principes actifs pharmaceutiques », ajoute Arnaud Eber. « Et l’émergence de l’ARN messager pousse de nombreux industriels, comme Sanofi, à développer cette technologie pour adresser de nouvelles cibles thérapeutiques. »
Certains investissements dédiés au Covid-19 – par exemple, 42 projets dans le cadre de l’appel à manifestation d’intérêt « Capacity building » – permettent aussi aux fabricants d’investir dans la production liée au Covid-19. « Aujourd’hui, nos clients s’adaptent déjà à la demande future, et lors des projets d’usine, nous signons pour trois tranches de travaux au lieu d’une, auparavant », témoigne Gilles Letort.
Une demande forte sur les petites unités
Cette dynamique s’accompagne de nouveaux besoins de la part des laboratoires pharmaceutiques, auxquels les ingénieristes doivent aussi être en mesure de répondre. « Nous constatons une explosion des investissements sur les petites unités liées à la médecine personnalisée », témoigne Karine Richier. « Ces petits lots créent de la pression sur le contrôle qualité et nécessitent une plus grande flexibilité de l’appareil de production. » Ces contraintes poussent les laboratoires à se tourner vers les technologies issues de l’industrie 4.0, plus faciles à implémenter dans ces petites unités.
Autre nouveauté : la recherche d’une maîtrise globale du projet. « Nos clients souhaitent travailler avec des partenaires capables de les accompagner sur l’ensemble du projet – certifications environnementales, industrie 4.0, ICPE, HSE, etc -, c’est assez nouveau », ajoute Cédric De Wavrechin.
Un constat partagé par Karine Richier qui va même plus loin : « Les industriels nous emmènent désormais jusqu’à la prise en compte de leurs enjeux en termes d’optimisation de leurs coûts d’Opex, alors que jusqu’ici, nous nous focalisions sur le Capex du projet.» Les bouleversements touchant le secteur de l’ingénierie pharmaceutique, depuis ces dernières années, l’ont poussé à s’adapter. « Nous avons dû nous restructurer et embaucher », témoigne Cédric De Wavrechin. « Cependant, nous sommes face à une problématique de recrutement – surtout au niveau des ingénieurs – et préférons ne pas répondre à toutes les demandes pour éviter de mettre nos équipes sous pression. »
L’émergence des principes de construction modulaire permet aussi de mieux respecter les délais en construisant plus rapidement de nouvelles unités. Nos interlocuteurs soulignent également la nécessaire adaptabilité des laboratoires pharmaceutiques eux-mêmes. « Nous travaillons beaucoup sur l’étalement de l’investissement de nos clients », explique Karine Richier. « Cela passe par une analyse de la valeur pour se concentrer sur un outil adapté à leur besoin primaire. » Un ensemble d’efforts pour parvenir à dépasser, au mieux, la vague qui approche.



