Comment la filière française de production électronique appréhende l'impact des blocages en Chine

Déjà fortement affectée par la pénurie de composants, la filière française de production électronique s’attend à subir les répercussions des blocages en Chine liés au Covid avec le risque de mettre au ralenti ou à l’arrêt des usines. Les donneurs d’ordre sont invités à revoir leurs pratiques de conception et d’approvisionnement.

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Alliansys ligne CMS d'assemblage de cartes électroniques
Ligne de pose de composants sur carte électronique chez Alliansys, dans son usine à Honfleur

Dans la filière française de production électronique, représentée par le SNESE (Syndicat national des entreprises de sous-traitance électronique), un problème en chasse un autre. Elle a souffert de la résurgence à partir de l’été 2021 du Covid-19 dans des pays asiatiques comme les Philippines, la Malaisie  ou la Thaïlande, où beaucoup de semi-conducteurs sont encapsulés. La voilà maintenant confrontée aux blocages de la chaine logistique en Chine avec le confinement à Shanghai et Kunshan après celui à Shenzhen.  

«Beaucoup de composants et matières premières en provenance d’Asie transitent par la Chine et le port de Shanghai, explique à L’Usine Nouvelle Eric Burnotte, président du SNESE et directeur général d’Alliansys, un sous-traitant électronique basé à Honfleur, dans le Calvados. Quand les ports sont bloqués, tout est bloqué. Les objets volumineux comme les pièces plastiques ou lourds comme le circuit imprimé ne peuvent pas être transportés en grandes quantités par avion. Et la route de la soie, qui passe par le Transsibérien, est fermée à cause de la guerre en Ukraine.»

Problème de transport plus que de production

La situation actuelle en Chine diffère de celle qu’ont connu d’autres pays asiatiques. Les composants et produits ne manquent pas. Ils s’accumulent dans les usines et dans le port de Shanghai faute de pouvoir être acheminés vers leurs destinataires. «C’est un problème de logistique avec des conteneurs bloqués dans les ports et non de production, note Jean-François Maire, délégué général du SNESE. La plupart des grandes usines continuent à tourner avec des travailleurs logés sur place pour contourner les restrictions de déplacement imposées par le confinement en Chine.»

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Selon le SNESE, seulement 11 % des composants, toutes catégories confondues (électroniques, plastiques, mécaniques, etc.), utilisés par la production électronique en France proviennent de Chine. Mais cette dépendance atteint 80 % pour le circuit imprimé. Le cabinet Omdia pointe le risque de rupture d’approvisionnement de ce composant essentiel de l’électronique, dont plusieurs producteurs chinois se trouvent dans la zone de Kunshan. «Malgré les problèmes de transport causés par la pénurie de camionneurs, les entreprises peuvent faire fonctionner leurs usines pour le moment en utilisant leurs stocks, affirme Irene Heo, analyste chez Omdia. Mais les stocks de sécurité ne pourront soutenir les opérations de l’usine que pendant une période déterminée, et l'impact sur la production augmentera si les blocages se poursuivent pendant une période prolongée.» Les camionneurs doivent en effet subir des tests au Covid quotidiens, et ceux infectés sont mis en quarantaine. Les transports d’usine à usine et d’usine aux ports sont ralentis, affectant la chaine d’approvisionnement des lignes de production.

Problème particulier du circuit imprimé

A ce stade, l’impact de ces blocages n'est pas encore perceptible en France. «Mais dans une semaine ou deux, nous devrions commencer à en ressentir les effets, prévoit Eric Burnotte. C’est particulièrement clair dans le circuit imprimé. Notre consommation concerne des petits et moyens volumes qui pourraient en théorie être transportés par avion. Mais les vols commerciaux avec la Chine ont été considérablement réduits. C’est un problème qui va nous rendre la situation plus compliquée, avec le risque de mettre au ralenti, voire à l’arrêt des usines comme cela s’est produit au cours des deux dernières années.»

Malgré ces blocages en Chine, le cabinet Counterpoint se montre optimiste et entrevoit une amélioration significative de la situation sur le front des semi-conducteurs au second semestre 2022. Il fonde sa prévision sur le niveau élevé des stocks alors que les ventes d’équipements grand public comme les PC, tablettes, smartphones ou téléviseur tendent à baisser en raison de la détérioration de l’environnement économique causée par la guerre en Ukraine. Un optimisme que le SNESE accueille avec réserve. «Nous avons connu un premier trimestre 2022 compliqué et le deuxième trimestre 2022 s’annonce guère mieux, confie son représentant. Nous ne voyons pas d’améliorations sur le marché. Au contraire, la situation s’est dégradée. Jusqu’à mi-2021, nous étions confrontés à l’allongement des délais de livraison et l’augmentation des prix. Nous sommes entrés dans une période chaotique où les livraisons deviennent erratiques. Plus personne ne sait avec certitude quand il va être livré. La livraison peut arriver par miracle dans la semaine alors qu’elle était prévue dans trois ou quatre mois. Les sorties de crises sont tout aussi difficiles à prévoir que leur avènement. Nous pensons que les difficultés vont perdurer au moins jusqu’à mi-2023 car les capacité de production restent insuffisantes. Toute la chaine de valeur est désormais impactée : les fabricants de composants mais aussi leurs fournisseurs et leurs équipementiers. C’est le serpent qui se mord la queue». Les fabricants de composants sont freinés dans leurs plans d’expansion de leurs capacités de production par les difficultés qu’ils rencontrent à se procurer les machines. Ces fournisseurs sont eux-mêmes confrontés à des problèmes logistiques et d’approvisionnement.

Pénurie des composants passifs

Les semi-conducteurs cristallisent toutes les tensions et font l'objet d'une attention toute particulière des gouvernement partout dans le monde. Mais ce n'est pas le seul domaine qui pose problème. «On parle beaucoup des semi-conducteurs, rappelle Jean-François Maire. Mais la pénurie touche aussi les composants électroniques passifs comme les résistances, les inductances ou les condensateurs. D'autant que ces composants sont peu produits en Europe. Ils jouent un rôle tout aussi essentiel dans les systèmes électroniques. Pour une puce sur une carte, il faut compter 500 à 1000 composants passifs.»

Ces blocages interviennent à un moment où la filière française de production électronique doit répondre à une remontée de la demande dans l’aéronautique, la défense, la cybersécurité ou encore le nucléaire, et à un dynamisme certain dans l’automobile, le médical ou la transition écologique du bâtiment. Une tendance qui fait exploser ses besoins en composants électroniques, contribuant à exacerber les tensions d’approvisionnement. «Nous n’avons jamais consommé autant de composants électroniques que pendant cette crise, confirme Eric Burnotte. C'est paradoxal. Chez Alliansys, nous avons posé 11 millions de composants sur cartes électroniques depuis le début de l’année, contre 26 millions sur l’ensemble de l’année 2021. Notre consommation de composants augmente et avec elle nos difficultés d’approvisionnement. Comme certains composants manquent, les stocks des autres composants gonflent au risque de fragiliser la situation financière de nos entreprises.»  Selon le SNESE, 85 % des entreprises de la profession sont des PME de moins de 100 personnes.

Oublié le Lean

Les tensions atteignent un niveau tel que certains gouvernement commencent à mettre en place une préférence nationale. C'est le cas aux Etats-Unis où l'administration Biden impose aux fournisseurs du pays de fournir en priorité les clients américains. «Officiellement, ils le font par rapport à la Chine, analyse Jean-François Maire. Mais dans les faits l'Europe est aussi touchée. Elle est la victime collatérale de cette politique.»

Alors que faire pour atténuer les impacts de cette crise ? Le SNESE conseille aux donneurs d’ordre de revoir leurs méthodes de conception et de revenir des règles de bon sens dans les approvisionnements : ne pas mettre les moules d’injection plastique en Chine (les faire revenir en France nécessiterait d’en adapter les interfaces aux machines d’injection plastique), éviter l’achat de blocs et sous-ensembles en Asie, prévoir une double implantation de sources d’approvisionnement, s’assurer de la garantie de disponibilité des composants tout au long de la durée de vie du produit, etc. «Auparavant, il y avait dans les entreprises des technologues qui conseillaient les concepteurs et acheteurs sur le choix des composants en fonction des contraintes du produit, rappelle Eric Burnotte. Ce profil n’existe plus. Il faudra réapprendre aux nouvelles générations ces règles de base.» Oublié aussi le Lean, un mode d'organisation industrielle en flux tendus particulièrement chère à l'industrie automobile. La crise actuelle a démontré les limites de ce modèle qui impose des stocks proches de zéro. A plus long terme, la solution passe par la production en Europe des composants clés importés aujourd'hui d'Asie. Mais ça, c'est une autre histoire.

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