Cétait le 24 janvier 2020. Au forum Paris Biotech santé, Antoine Papiernik, le directeur associé de Sofinnova Partners, s’exclamait : "En janvier, les biotechs américaines ont levé autant d’argent que l’intégralité des boîtes françaises en trois ans !" Dans le domaine des biotechnologies, la France ne boxe pas dans la même catégorie qu’outre-Atlantique. Ni même l’Europe. Second constat partagé par tous les acteurs : en termes de talents et d’innovation, la recherche française dispose de l’un des meilleurs potentiels au monde. La limite réside dans la capacité du secteur à transformer ce potentiel en réalité industrielle et commerciale. Et le vecteur primordial n’est autre que le financement, plusieurs centaines de millions d’euros d’investissement étant nécessaires avant de pouvoir mettre un médicament sur le marché.
En France, l’amorçage et les premiers tours de financement ne posent pas de problème. Mais au-delà, pour les phases de développement les plus avancées, le late stage, cela devient complexe. "Le chaînon manquant, ce sont des grands fonds qui arrivent en développement clinique pour pouvoir lever 30 à 50 millions d’euros", décrit François Miceli. Le directeur général de Sofimac Innovation déplore l’impact de "l’après-crise de 2008. De grandes institutions financières se sont retirées, comme les grandes compagnies d’assurance, les grandes banques, alors qu’elles sponsorisaient de grands fonds. Et la biotech est perçue comme un secteur risqué, générant plus de mauvaises nouvelles que de bonnes". Philippe Pouletty, le directeur général de Truffle Capital, plaide aussi pour des "fonds spécialisés mais avec de la diversité, car les projets ne plaisent pas à tous. Ce qui n’en fait pas de mauvais projets. L’innovation c’est une personne qui y croit, neuf qui n’y croient pas". Jean-François Mouney, le fondateur et président de la biotech Genfit, souligne que dans le late stage, le capital-risque "a tendance à ne jouer que les coups les plus gagnants. Les entreprises qui ont besoin d’un peu plus de temps peuvent donc très vite se retrouver dans une situation délicate".
Un manque criant d’analystes
Pour faire face, certaines biotechs se sont lancées en Bourse. Jean-François Mouney parle de sociétés qui "ont été précipitées sur le marché, et financées en majorité par des investisseurs individuels ou des gestionnaires généralistes ayant une capacité financière très limitée". "C’est à éviter", renchérit Camille Leca. Directrice des opérations de listing d’Euronext, elle estime qu’en "arrivant trop tôt en Bourse, une biotech lève peu. Comme elle consomme beaucoup de cash, elle doit lever très vite en secondaire. C’est plutôt négatif aux yeux du marché". Au final, de nombreux titres végètent en Bourse, avec des risques de faire les mauvais choix. Sacha Pouget, le directeur associé de Kalliste Biotech Advisors, note que certains ont ainsi "recours aux equity lines, tirées par une société financière. Cela engendre un financement dilutif sur la durée et une pression baissière sur le cours. En 2019, 49 % des financements de biotechs l’ont été par de la dette ou des equity lines. C’est du jamais vu, alors que c’était plutôt 20 % les deux années précédentes. C’est toxique pour les sociétés. Cette solution matérialise le manque d’options et surtout le manque d’investisseurs institutionnels pour les augmentations de capital".
Les observateurs déplorent aussi un manque particulier en France et en Europe. "Dans la biotech, on constate un manque réel du côté des analystes : à la fois par leur nombre, réduit, qui ne leur laisse pas d’autre choix que celui de couvrir de très (trop) nombreux titres de sociétés, et par la nature de certaines équipes d’analystes, insuffisamment équipées en spécialistes", estime Pascal Prigent, le directeur général de Genfit. Ce qui n’est pas du tout le cas aux États-Unis, avec des investisseurs spécialistes de la finance, mais aussi du développement clinique, de la biologie, de la médecine. "Les investisseurs américains veulent s’assurer de la solidité du projet, souligne Chris Maggos, le directeur général Europe de LifeSci Advisors. Une bonne biotech, c’est un alignement de science de qualité et de compréhension des marchés financiers."
De plus, aux États-Unis, avec la myriade de fonds aux poches souvent plus profondes qu’en Europe et la quantité de biotechs en activité, la compétition est rude. "Les fonds se battent pour entrer sur des dossiers, l’offre de financement y est abondante. C’est un effet mécanique : avec beaucoup d’acheteurs, les prix montent. En Europe, il y a des licornes, mais moins d’acheteurs", relève Marc Le Bozec, le directeur du fonds sciences de la vie de Financière Arbevel. Le marché américain offre ainsi des perspectives de financement plus conséquentes, nourries aussi par cette notion de risques élevés. Sans compter l’attractivité du Nasdaq. Tous ces éléments font parfois franchir l’Atlantique aux biotechs européennes les plus avancées, quand elles ne se font pas racheter avant. Avec le risque de voir s’échapper des pépites. Franck Mouthon, le président de France Biotech, juge crucial de "permettre aux biotechs de se pérenniser sur le marché français et de se valoriser à l’export plutôt que d’être contraint d’importer et de payer à prix d’or des innovations déployées au départ sur le territoire français, mais développées finalement à l’étranger".
Le capital-risque montre pourtant un regain d’intérêt pour le secteur. Quelque 1,07 milliard d’euros ont été levés en France par les biotechs et medtechs en 2019. Un record. Idem en Europe, avec 6,7 milliards. Olivier Litzka, associé chez Andera Partners salue la tendance de "monter des syndicats de plusieurs fonds pour financer des phases tardives. Cela offre des alternatives". De plus en plus d’acteurs du capital-risque se démènent aussi pour constituer des fonds plus importants. Gilles Nobécourt, associé chez Andera Partners, remarque qu’en Europe, des fonds "sont allés au-delà de 300 millions d’euros, parfois de 500 millions". Selon lui, "depuis deux ans, on voit des tours de financement privé plus importants, cela donne une alternative aux sociétés pour finir leur développement ici et rester européennes". Pour les 700 biotechs en France, la donne n’est donc pas encore totalement favorable. Mais les cartes pourraient être redistribuées.
Demande d’un statut hautement innovant
La France dispose depuis 2004 du statut de jeune entreprise innovante (JEI), octroyant des exonérations fiscales et sociales aux start-up et PME technologiques de moins de huit ans. Philippe Pouletty, le directeur général de Truffle Capital et à l’origine du statut JEI, a proposé à l’État d’ajouter un statut de jeune entreprise hautement innovante. Il compare une PME à fort potentiel et au développement avancé, "comme une biotech en phase II", à "un adolescent qu’il faut aider avec plus de vitamines". Au menu, sont réclamés une réduction de l’impôt sur le revenu pour tous les investisseurs, sans plafond ou alors très élevé, l’exonération totale des charges patronales pour tous les salariés – estimées neuf fois supérieures à celles en Allemagne et douze fois à celles en Angleterre –, et une exonération totale de l’impôt sur les sociétés pendant les cinq premiers exercices bénéficiaires. Le tout sur une durée pouvant aller jusqu’à vingt ans, pour des sociétés indépendantes et implantées en France. Philippe Pouletty minimise le coût d’un tel statut, estimant limité le nombre d’entreprises capables de révolutionner des secteurs comme la biotech ou la deeptech. "Les États-Unis misent énormément sur la création de nouvelles entreprises qui grandissent très vite et très fort dans les nouvelles technologies. En France, on rate toujours le coche avec quelques mesures insuffisantes. Il faut que le transfert de technologies des universités et des centres de recherche vers les entreprises fonctionne au pas de charge."



