Enquête

[Classement 2022] Comment donner le goût de la recherche aux ingénieurs dès l’école?

Les stages, parcours et modules dédiés à la R&D sont devenus un axe important du cursus ingénieur. Le doctorat, référence internationale sur un CV, se valorise peu à peu.

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Sur la façade de l'ESPCI, dans le 5e arrondissement de Paris, s'affichent les portrait d'ingénieurs célèbres.

Idriss garde les yeux rivés sur l’écran. Eliot et Thomas s’affairent sur le réfrigérateur miniature posé sur la table. Un tuyau y achemine des gouttes d’eau pour former des stalagmites. Comme souvent le vendredi après-midi, les étudiants en deuxième année à l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris (ESPCI) sont réunis en projets scientifiques en équipe, « PSE » dans le jargon de l’école. Dans une salle garnie de circuits électriques, de tubes à essai et d’appareils de mesure, ils sont une trentaine à phosphorer sur des projets en lien avec les thématiques de recherche des enseignants-chercheurs de l’école.

Idriss, Eliot et Thomas analysent la composition d’une stalagmite. Leur objectif : « Etudier l’impact du débit d’arrivée de l’eau dans sa formation », détaille Thomas. Mené durant toute l’année scolaire à raison d’une demi-journée par semaine en moyenne, ce PSE est un premier pas dans « la vraie vie de chercheur », estime Emmanuel Fort, le coordinateur du module. « Il y a une différence par rapport au TP dont les conditions ont été idéalisées. Les élèves ne savent pas si leur projet va aboutir », considère le responsable. Chaque année, les futurs ingénieurs s’emparent de sujets aussi variés que la bioluminescence, la construction d’un nanoscope optique ou les tissus biomimétiques.

Un record de thésards à l’ESPCI

Lunettes rondes sur le nez et blazer sur les épaules, Vincent Croquette, le directeur de l’ESPCI et chercheur en biophysique, nous accueille dans son bureau pour parler de la fibre recherche de son école. « À leur arrivée, nos étudiants ont une curiosité scientifique, mais ne savent pas concrètement ce qu’est une thèse ou un laboratoire de recherche. Le PSE est l’un de nos multiples projets qui rend tout cela plus concret. »

Créée en 1882, l’ESPCI revendique depuis toujours son appétence pour les sciences. Les visages de Pierre et Marie Curie, Frédéric Joliot-Curie, Paul Langevin, Pierre-Gilles de Gennes ou encore Georges Charpak, anciens élèves, enseignants ou directeurs de l’école, pour certains lauréats du prix Nobel, s’affichent avec fierté sur la façade du campus. Ce goût de la recherche fait la singularité de l’établissement parisien. Avec près de 60% de diplômés qui enchaînent sur une thèse, l’ESPCI vole bien au-dessus de la moyenne nationale des écoles d’ingénieurs, qui tourne autour de 10%.

L’écrasante majorité des établissements développe cependant des formations liées à la recherche. À l’École des Ponts ParisTech, les élèves sont sensibilisés dès la deuxième année. Ils peuvent vivre une immersion à travers un stage d’au moins trois mois au sein d’une équipe de recherche de l’école. En troisième année, les Ponts organisent sur quatre mois des projets pluridisciplinaires ingénieurs, très semblables au PSE de l’ESPCI. L’École polytechnique a aussi sa version, intitulée projets scientifiques collectifs. De nombreuses écoles lancent également des « parcours recherche » pour faire découvrir aux élèves ce monde et leur faciliter la poursuite d’études en thèse et l’accès aux centres de R&D.

Le plaisir de la recherche naît de la pratique

L’Efrei et l’Esilv, deux écoles parisiennes spécialisées dans le numérique, dont très peu de diplômés partent en thèse, ont récemment investi dans ces nouveaux cursus. Aujourd’hui doctorante en thermoélectricité des matériaux à l’Institut Jean Lamour de Nancy (Meurthe-et-Moselle), Adèle Léon a découvert son laboratoire lors d’un projet effectué dans le cadre du parcours recherche à l’École des mines de Nancy. « Cette vie en laboratoire une journée par semaine a attisé ma curiosité scientifique et développé mon envie de faire de la recherche », affirme-t-elle.

Pour elle comme pour d’autres, le plaisir de la recherche naît de la pratique. Les enseignants-chercheurs en sont les meilleurs promoteurs. « Quand j’étudiais à Polytechnique, la majorité des enseignants étaient des chercheurs en activité, souvent très reconnus dans leur domaine », se souvient Brice Bakkali-Hassani.

Diplômé de l’X, il est aujourd'hui doctorant en physique quantique au Collège de France, sous la direction de Jean Dalibard, ancien professeur de l’X, et médaillé d’or du CNRS en 2021. « C’est l’un de ses ouvrages qui m’a donné envie de travailler sur la physique quantique quand je suis arrivé à l’X », confie Brice. Polytechnique bénéficie des moyens de l’école doctorale de l’Institut polytechnique de Paris. Celle-ci accueille environ 900 doctorants, préparés à l’univers professionnel à l’issue de leur thèse par quelque 800 enseignants-chercheurs.

Restaurer l’image du doctorat en France

Le doctorat a longtemps été opposé à la réalité de l’entreprise en France. C’est en tout cas l’avis d’Étienne Pernot, le directeur de la recherche et de la valorisation de l’Efrei Paris, qui constate qu’il est pourtant le diplôme de référence à l’international : « Notre modèle d’ingénieur sur cinq ans a un déficit hors de nos murs. Ce système de grandes écoles a mis du plomb dans l’aile au doctorat. »

Un constat que partage Alexandre Tuel, chercheur postdoctoral en hydroclimatologie à l’université de Berne. Ancien de Polytechnique, il se remémore un stage ouvrier de deuxième année effectué en Allemagne, où la majorité des ingénieurs, pourtant âgés de 50 à 60 ans, étaient titulaires d’un doctorat. « En France, les choses changent pour les jeunes générations. Là-bas, le titre de docteur est dans les mœurs depuis des décennies. »

Un travail de longue haleine que mène Vincent Mignotte, le directeur de l’association Bernard Gregory, qui œuvre pour l’insertion des docteurs en entreprise. « Le doctorat en convention Cifre [Convention industrielle de formation par la recherche, ndlr] et le crédit impôt recherche ont été des mesures très incitatives, en particulier pour les PME », reconnaît-il. Créées en 1981, les conventions Cifre associent doctorants, laboratoires de recherche et entreprises. De 800 en 2000, elles sont passées à 1 500 en 2020 et devraient atteindre 2 150 en 2027, selon le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

Le doctorat, un atout aux États-Unis

Diplômé de l’Ensiie, école d’informatique située à Évry (Essonne), Arthur Guittet a, une fois son cursus achevé, réalisé une thèse sur la modélisation numérique à l’université de Santa Barbara, aux États-Unis. « Le processus était plus simple qu’en France, où il faut décrocher une bourse de thèse. J’ai seulement rempli un dossier et passé quelques tests généraux », se souvient-il.

Son doctorat en poche, Arthur déménage à Boulder, dans le Colorado, où il est embauché en tant qu’ingénieur informatique par Google. Un recrutement facilité par son doctorat ?« C’est clairement un énorme atout, répond-il. Google recherche des profils capables de se plonger dans les détails d’un sujet, de synthétiser, d’expliquer leur raisonnement. Des compétences que l’on développe à l’extrême lors d’une thèse. »

S’il témoigne de l’appétit du géant du numérique pour les docteurs, Arthur le justifie aussi par le cadre unique de l’entreprise : un mastodonte de 150 000 salariés capable financièrement d’embaucher des ingénieurs à former sur le long terme. « La période d’adaptation chez Google est de l’ordre de six mois à un an, avec pour but de développer une carrière sur plusieurs années. En PME ou en start-up, c’est beaucoup plus court », précise-t-il. N’est pas Google qui veut.

« Les doctorants, des chercheurs, mais également des professionnels »
Vincent Mignotte, directeur de l’association Bernard Gregory

On entend souvent dire que le doctorat est moins prisé par les entreprises en France qu’à l’étranger. Partagez-vous ce constat ?
Le doctorat apporte une forte légitimité pour travailler dans la R&D, mais les entreprises peuvent se demander s’il a une valeur ajoutée comparée à celle d’un ingénieur avec trois ans d’expérience professionnelle. Or, un docteur a travaillé trois ans sur un projet de recherche, s’est formé aux frontières de la connaissance, a touché l’incertitude, l’inconnu, a testé sa persévérance. Les entreprises internationales en connaissent les compétences depuis longtemps, les françaises de plus en plus.

Pourtant, le taux d’étudiants qui poursuivent en thèse demeure autour de 10%...
La situation est hétérogène. Dans certains secteurs, on peut comprendre que la thèse soit jugée inutile par les étudiants, notamment dans le numérique, qui offre des emplois avec des salaires élevés dès la sortie de l’école. En parallèle, des écoles encouragent leurs élèves à poursuivre en doctorat, et pour certaines les chiffres sont élevés. Elles ont pris conscience de l’intérêt du doctorat à l’international.

Comment renforcer l’intérêt des entreprises pour les docteurs ?
L’arrêté du 25 mai 2016, qui fixe le cadre du doctorat, écrit qu’il s’agit d’une formation à et par la recherche. C’est une formule primordiale : le doctorat forme des chercheurs, mais également des professionnels pouvant travailler dans d’autres secteurs que la R&D. Actuellement, il y a une sorte de goulet d’étranglement, puisque la majorité des docteurs recrutés en entreprise intègrent ces équipes. À mon sens, on ne leur fait pas encore suffisamment confiance pour prendre d’autres postes juste après leur doctorat.

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