Il faut avoir le cœur bien accroché pour fabriquer des électrolyseurs. Les ambitions démesurées de Bruxelles – et de Paris – en matière d’hydrogène bas carbone pour 2030 – demain ! – font miroiter un énorme marché dopé aux subventions. Encore faut-il être au rendez-vous. C’est-à-dire produire tout de suite à grande échelle des électrolyseurs géants. Développement des technologies, industrialisation et construction de gigafactories doivent être menés en parallèle et en accéléré... Une marche forcée à laquelle nous consacrons notre dossier.
Le sentiment d’urgence est d’autant plus fort que des fabricants chinois sont déjà en capacité de produire en masse et deux à trois fois moins cher. Mais ce n’est pas tout : l’engouement pour l’hydrogène est mondial et la ruée vers la fabrication d’électrolyseurs générale. Au point qu’une analyse de BNEF parue fin mars pointe une énorme surcapacité de production – sept fois plus de capacités installées à fin 2023 que de livraisons prévues pour 2024 – et s’alarme de ce que « les grands acteurs existants et les nouveaux entrants continuent de construire des usines. Tous les fabricants ne survivront pas. » Miser sur un rattrapage de la demande paraît bien hasardeux : la quantité faramineuse de projets annoncés de production d’hydrogène par électrolyse ne se concrétise pas. Seuls 4 % d’entre eux avaient obtenu une décision finale d’investissement mi-2023, selon l’AIE.
Difficile de leur reprocher car, pour compléter le tableau, la demande finale d’hydrogène bas carbone ne décolle pas. Le CEA estime dans son étude Sisyphe qu’elle n’atteindrait en 2030 qu’un huitième des objectifs européens – ce qui serait déjà beaucoup. Le patron des opérations européennes d’ArcelorMittal, qui s’est pourtant vu offrir plus de 1,5 milliard d’euros de subventions pour construire trois usines de réduction directe de l’acier par hydrogène, l’a tranquillement expliqué en février : l’hydrogène bas carbone sera trop cher en Europe. Nous ne pourrons pas l’utiliser sous peine d’être complètement sorti du marché, a-t-il déclaré en substance.
L’hydrogène, une bulle explosive ? Les craintes sont bien réelles. Le scénario « aujourd’hui probablement le plus proche du tendanciel » est « celui d’un échec des ambitions actuelles de déploiement de l’hydrogène bas carbone », conclut une très complète analyse prospective à l’horizon 2050 publiée par le centre de réflexion prospective Futuribles mi-mars. « Les baisses de coûts sont insuffisantes pour réduire significativement le déficit de compétitivité avec l’H2 fossile. […] Les mécanismes de soutien public disparaissent progressivement, accélérant la faillite de nombreux projets de production d’hydrogène bas carbone. Après les espoirs déçus […], des phénomènes cycliques de bulles persistent à l’horizon 2050. »
Certes, rien n’est encore joué, mais ce scénario est à prendre très au sérieux. Il ressemble à celui que veulent éviter les contempteurs du techno-solutionnisme, qui répètent que croire en des technologies salvatrices permettant d’assurer la « transition » dans l’urgence requise tout en évitant une remise en question profonde de nos économies ne mènera qu’à la perte de temps et de moyens dans la lutte contre le réchauffement climatique. Le pitch est bien posé : des pouvoirs publics ravis d’afficher une solution miracle, d’autant plus que l’industrie pétrogazière y est favorable. Des objectifs fixés à hauteur des besoins donc démesurés. Un emballement côté offre. Une inertie côté usages à décarboner. Et des fabricants d’électrolyseurs qui doivent s’accrocher.



