S’il y a une région que l’on peut citer en exemple pour son engagement dans la bioéconomie, c’est bien le Grand Est. Et ce sujet se retrouve au cœur de sa stratégie de développement économique, depuis sa création en 2016. La région s’est appuyée sur la stratégie régionale de développement économique, d’innovation et d’internationalisation (SRDEII). Elle a fait de la bioéconomie l’un des deux piliers du développement du Grand Est. La région a travaillé à la définition d’une stratégie régionale comme étant un levier essentiel pour concilier les objectifs de développement économique du territoire avec l’ambition agricole et écologique. « Celle-ci a été coconstruite avec les acteurs du territoire, notamment avec Bioeconomy For Change, le réseau leader de référence en France et en Europe que nous avons le privilège d’accompagner depuis 2005 », raconte Philippe Mangin, vice-président en charge de la bioéconomie, des bioénergies et de l’alimentation durable au sein de la région Grand Est. Le deuxième pilier mis en avant pour le développement économique étant l’usine du futur, autrement dit la digitalisation industrielle. La région se félicite, d’ailleurs, d’avoir créé une vraie dynamique autour d’une bioéconomie qui est, par nature, à la fois biosourcée, circulaire et durable. Résultat ? Le Grand Est compte de plus en plus d'installations industrielles sur son territoire. « Notre dynamique se fait ressentir jusqu’à Bruxelles : la région Grand Est est citée en exemple au sein de l’Europe », se félicite Philippe Mangin. Un tel succès s’explique notamment par la notion de proximité. « La bioéconomie s’installe au cœur des territoires. Elle permet une relocalisation des activités et une réindustrialisation », constate Philippe Mangin. En plus de l’intérêt d’aller chercher la matière première au plus près, la bioéconomie est un véritable levier pour la transition écologique. C’est d’ailleurs pour cette raison que de plus en plus de projets de bioéconomie voient le jour. « La région se félicite notamment de l’implantation de deux des cinq unités flagships françaises sur le territoire du Grand Est. Il s’agit de ReSolute [voir encadré] et d’Afyren », détaille Alice Meullemiestre (B4C).
Une activité agricole forte
Pour attirer les industriels, l’un des atouts majeurs de la région Grand Est est sa grande capacité de production agricole. « Le Grand Est est la première région agricole de France en termes de valeur », pointe Guillaume Jolly, directeur adjoint de l’économie du vivant pour la région Grand Est. Et pour cause. Plus de 85 % du territoire – qui s’étale sur plus de 57 000 km² – est couvert par des activités agricoles, viticoles et sylvicoles. Ce sont plus de trois millions d’hectares (soit 52 % du territoire) qui sont occupés par l’agriculture, faisant ainsi du Grand Est la troisième région en termes de surface agricole utile (SAU). En 2019, la production agricole de la région, à des fins alimentaires, représentait un marché s’élevant à 11,1 milliards d’euros, sans compter celui des produits dérivés. La région Grand Est est également connue pour ses champagnes et ses vins d’Alsace. L’activité viticole représente 34,7 % de la valeur de production de la branche agriculture. Cette bonne performance s’appuie notamment sur le fait que 97 % des vins blancs du Grand Est sont classés AOP (Appellation d’origine protégée), avec le champagne et les vins d’Alsace. Et là encore, la viticulture est un gisement de biomasse très intéressant. En effet, certains grands noms du champagne valorisent les coproduits : les pépins et le marc de raisins se révèlent être riches en molécules d’intérêt – comme les phénols – pour des secteurs tels que celui de la cosmétique. Autre culture très présente en Grand Est : la sylviculture. En effet, un tiers de ce territoire est occupé par des forêts, soit 1,9 million d’hectares, ce qui en fait la quatrième région forestière française en termes de surface. Il s’agit même de la première région en récolte de bois d’œuvre de hêtre, et de la deuxième en récolte totale de bois, avec des volumes de 7,5 millions de mètres cubes récoltés.
« Même si nous nous rapprochons de la région Nouvelle-Aquitaine en termes de ressources, nous devons nous pencher sur la priorisation des ressources. Notre approche va varier d’un département à l’autre », alerte Philippe Mangin (région Grand Est). Pour mettre en place les meilleures stratégies de développement, selon la ressource disponible, la région peut s’appuyer sur le schéma régional de biomasse (SRB). Coélaboré par l’État et la région – en concertation avec les professionnels concernés –, le SRB est un document offrant une vision globale des gisements de biomasse potentiellement disponibles et de leurs éventuelles voies de valorisation. La première étape nécessaire à l’élaboration d’un tel document est la réalisation d’une cartographie des ressources et des usages associés. Cette étape permet également de déterminer quelles sont les biomasses stratégiques à exploiter selon les secteurs. Le SRB fixe les objectifs d’utilisation de la biomasse pour satisfaire les différents besoins (industriels, énergétiques…), sans pour autant nuire aux autres usages – notamment l’alimentation humaine et animale – et ce, dans de bonnes conditions environnementales. Par exemple, l’un des objectifs de la région Grand Est est d’atteindre une consommation énergétique issue à 40 % de la biomasse d’ici à 2050, quand, en 2021, cette part s’élevait à 11 %. Une telle production nécessiterait de mobiliser six millions de mètres cubes de bois par an, 24 millions de tonnes de matière agricole par an et 620 000 tonnes de biodéchets par an. Le SRB permet donc d’identifier les gisements de biomasse qui ne sont pas encore mobilisés, mais qui pourraient être exploités pour un tel usage.
Identifier les points forts
Pour la mise en place de sa feuille de route bioéconomie, la région s’est appuyée, en grande partie, sur ce schéma régional de biomasse et sur la tenue des États généraux de la bioéconomie en Grand Est. « Ce travail s’est étalé sur plusieurs mois, avec les différents acteurs de la région et il a permis de définir les grandes lignes prioritaires et de mettre en place des contrats de filière », explique Philippe Mangin (région Grand Est). Ce ne sont pas moins de cinq contrats de filières qui ont été décidés. La région ayant à cœur de développer la production d’énergie à partir de biomasse, un premier contrat porte sur la filière Biocarburants durables. « Nous sommes la première région productrice de bioéthanol et de biodiesel », explique le vice-président de la région. Étalé sur quatre ans, ce contrat est doté d’un budget de 10 M€/an pour venir en aide aux projets de ce secteur. « La France a une forte dépendance à l’importation de protéines pour l’alimentation humaine et animale. Il y a un véritable besoin de développer les protéines », pointe également Philippe Mangin, évoquant un contrat de filière Protéines du futur actuellement en construction. « La région Grand Est est le premier producteur européen de chanvre, très utilisé pour la production de fibres. De plus, la région a un historique fort dans les textiles », poursuit Philippe Mangin. Comme les fibres offrent également des débouchés dans la fabrication de biomatériaux, la région a choisi de soutenir cette filière avec un budget de 8 M€/an. Même si le chanvre ne nécessite que très peu d’intrants, l’agriculture est très souvent pointée du doigt comme étant l’un des principaux pollueurs, notamment à cause de l’utilisation de produits phytosanitaires synthétiques. « Différents programmes et réglementations veulent diminuer le recours aux produits chimiques. Il est donc nécessaire d’accélérer la recherche dans le domaine du biocontrôle », constate Philippe Mangin. D’où la mise en place d’un contrat de filière Bio-intrants. Il viendra soutenir à hauteur de 5 M€/an les différents projets travaillant au développement de produits d’origine naturelle pour lutter contre les parasites et maladies. Enfin, le dernier contrat de filière porte sur les biotechnologies industrielles et la chimie végétale. « La région a une histoire très importante dans la pétrochimie. Et aujourd’hui, il y a une véritable volonté d’inverser la tendance. La chimie biosourcée se développe fortement, au moins au niveau régional », met en avant Philippe Mangin, citant en exemple la plateforme de Carling-Saint Avold (Moselle) qui se transforme en bioraffinerie.

- 472.5+2.86
Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 255.11+4.52
Trim 4 2025
Granulés bois producteurs - vrac€/tonne
- 171.6-0.64
Trim 4 2025
Bois de trituration - Toutes catégoriesBase 100 au 4e trimestre 2011
S’appuyer sur les bioraffineries territoriales
Et les bioraffineries constituent justement un autre point fort de la région Grand Est ; la plus connue étant celle de Bazancourt-Pomacle. Mais ces sites de Carling et de Bazancourt-Pomacle ne sont pas les seuls à se transformer en plateformes majeures dédiées à la bioéconomie dans la région Grand Est. « Nous avons profité de la Foire de Châlons-en-Champagne 2023 pour lancer le club des bioraffineries. L’idée est de créer un espace d’échanges autour des bonnes pratiques », explique Alice Meullemiestre (B4C). Car outre ces deux plateformes de référence, d’autres sont en train d’émerger. « Une plateforme est en train de se développer à Troyes [Aube] autour du chanvre. Les sites de Roquette [à Beinheim dans le Bas-Rhin] ainsi qu’autour de Tereos [à Marckolsheim, dans le Bas-Rhin] sont également en train de devenir de véritables plateformes de la bioéconomie. À Golbey [Vosges], une plateforme se développe autour du bois », raconte Philippe Mangin (région Grand Est). L’avantage de telles plateformes est la possibilité de regrouper différents acteurs de la bioéconomie au même endroit. Voire même de permettre à certains industriels désireux de se décarboner de se rapprocher d’acteurs en capacité de les aider à atteindre leurs objectifs. La plateforme de Bazancourt-Pomacle, créée par Cristal Union (coopérative sucrière), a su regrouper d’autres acteurs industriels tels qu'ADM Bazancourt (producteur de glucose base blé), Givaudan France (fabricant d’actifs pour la cosmétique), Fica HPCI (producteur de granulés de bois) ou Air Liquide (producteur de gaz industriel), ainsi que des acteurs de la recherche, comme le centre Agro-industrie Recherches et Développements (ARD).
Or grâce à l’échange d’expertises des différents acteurs, ces plateformes arrivent à transformer des matières premières agricoles en différents produits biosourcés à haute valeur ajoutée. « Les pratiques de production de matières premières et de produits ont évolué. Aujourd’hui, on constate une valorisation de la matière en cascade de plus en plus présente », constate Guillaume Jolly (région Grand Est). Autrement dit, les industriels cherchent à valoriser chaque fraction de la biomasse. Ce qui, auparavant, était considéré comme un déchet est aujourd’hui regardé comme un coproduit avec intérêt, dans l’espoir d’une valorisation.
Pour savoir quelle est la meilleure voie de valorisation, les différents acteurs peuvent compter sur le réseau universitaire de la région Grand Est. « Le monde universitaire de la région est très important pour la bioéconomie. Nous avons notamment l’université de Reims Champagne-Ardenne qui est pionnière en France dans ce domaine », assure Philippe Mangin. Avant d’ajouter : « La plateforme de Bazancourt-Pomacle accueille de nombreux étudiants venant de grandes écoles prestigieuses, par le biais du Centre européen de biotechnologie et de bioéconomie (CEBB). Ils sont issus d’Agro-ParisTech, de Centrale Supélec, de l’université de Reims Champagne-Ardenne ou encore de la Neoma Business School ». À lui seul, le CEBB permet aux acteurs de la bioéconomie de bénéficier de l’expertise de près de 80 chercheurs spécialisés dans la bioéconomie et les biotechnologies. « ARD est mobilisé sur le sujet de la recherche appliquée depuis plus de 30 ans », ajoute Philippe Mangin. Ce qui représente plus de 80 brevets déposés sur ce laps de temps. Autre leader du domaine de la bioéconomie présent dans la région Grand Est : le pôle de compétitivité Bioeconomy for Change (B4C). Et le vice-président de la région l’assure, « il s’agit d’une référence au niveau mondial en matière de bioéconomie ».
Un secteur en plein développement
Pour encourager le développement de la bioéconomie, la région a mobilisé, grâce à sa première stratégie régionale, 35 M€/an sur trois ans, avec un effet levier de 500 M€ de fonds publics. « Cela a permis de développer la production et la valorisation des ressources régionales », explique Guillaume Jolly (région Grand Est). Depuis 2020, on observe même une accélération. Ce sont 206 projets de bioéconomie qui ont été soutenus, représentant un investissement de 54 M€ par la région. Ce soutien financier apporté aux différents projets d’implantation, de relocalisation et de réindustrialisation a également un effet bénéfique d’un point de vue social. En effet, en 2022, le secteur de la bioéconomie en région Grand Est ne représentait pas moins de 122 000 emplois, soit près de 8 % de la masse salariale totale régionale. Entre 2017 et 2022, la région a constaté une augmentation de 9,4 % des emplois relatifs à la bioéconomie, alors que l’emploi total n’augmentait que de 5,8 %, sur la même période. Force est de constater que le Grand Est séduit et que sa dynamique pourrait en faire le leader européen de la bioéconomie.
Carling-Saint-Avold : du charbon à la biochimie durable
Carling-Saint-Avold n’a pas fini de se réinventer. En effet, cette ancienne plateforme pétrochimique poursuit sa démarche de transformation avec l’implantation d’une unité de production biochimique, sur le site de la centrale thermique à charbon Émile Huchet. Ce projet, baptisé ReSolute, est mené par la société norvégienne Circa qui a développé un procédé de production du lévoglucosénone (LGO) à partir de biomasse cellulosique. « Cette molécule, dont le procédé de production a été mis au point en Australie, est un building block dont la principale application est le Cyrene, un solvant biosourcé que nous avons breveté », raconte Julien Vaugon, contrôleur de projet chez Circa. Mais comment des travaux de R&D en Tasmanie (Australie) ont abouti à la construction d’une unité de production de 1 200 t/an en Moselle ? « Circa s’est associé avec Norske Skog en Tasmanie pour développer le procédé de production de LGO. Et ce partenariat s’est poursuivi dans le temps avec la construction d’une unité exploitant la technologie brevetée de Circa », détaille Julien Vaugon. Seulement, le projet devait voir le jour sur le site du papetier norvégien, à Golbey, avant que celui-ci décide de réorienter sa production vers les cartons. « Nous avions tout de même de nombreuses subventions très locales – la région Grand Est, la communauté d’agglomération Saint-Avold synergie, le fonds Charbon, France Relance, Horizon 2020 – pour ce projet. De plus, il y a une dynamique très globale de réindustrialiser la région qui nous a aidés pour finaliser ce projet », raconte Elie Receveur, ingénieur process chez Circa. Avant de poursuivre : « Chez Circa, l’accent est mis sur l’économie circulaire. Et une implantation sur un site en pleine transformation s’inscrit dans la stratégie plus générale du groupe ». De plus, la région Grand Est ayant une forte production forestière, en s’implantant en Moselle, l’unité ReSolute s’assure un approvisionnement en matière première. « Nous récupérons la biomasse lignocellulosique locale sous forme de particules que nous allons mélanger avec un catalyseur », détaille Elie Receveur. Ensuite, une étape de pyrolyse permet d’obtenir de la LGO ainsi que d’autres molécules. Une phase de purification incluant de la distillation permet de séparer ces molécules – dont une partie est valorisée énergétiquement – de la LGO. Cette dernière est ensuite hydrogénée afin d’obtenir le Cyrene commercialisé. « Nous aurons sur le même site une activité de R&D afin de développer d’autres produits dérivés de la LGO », conclut Julien Vaugon.
Bazancourt-Pomacle : d’une vocation sucrière à la biotech high tech
« La plateforme de Bazancourt-Pomacle est l’illustration emblématique d’une bioraffinerie », raconte Michel Mangion, président de Bioeconomy for Change. Implantée au plus près du territoire, pour transformer et valoriser les productions agricoles locales, cette plateforme a toujours eu pour philosophie de travailler en économie circulaire. « Quand Jacques Chirac a lancé les pôles de compétitivité en 2005, c’est sur notre bioraffinerie qu’il est venu inaugurer le pôle de la bioéconomie, connu à l’époque comme le pôle Industrie Agro-Ressources », illustre Michel Mangion. Alors qu’elle n’abritait qu’une coopérative sucrière à ses débuts, dans les années 1950, cette plateforme n’a cessé de se développer. Au fur et à mesure, elle a vu s’implanter entre autres une glucoserie (base blé), une distillerie (base betterave et blé) et un producteur de pellets de bois. Puis, des activités de R&D grâce à des acteurs tels qu'ARD et le CEBB qui possèdent une grande expertise dans le domaine des biotechnologies. « La grande majorité des activités que l’on retrouve sur notre plateforme sont développées autour des biotechs. Nous sommes un des rares sites où l’on maîtrise les biotechs, depuis l’échelle du labo jusqu’à l’échelle industrielle, et où nous sommes en capacité d’analyser et d’accompagner la montée en échelle des projets biotechs », constate Michel Mangion. Et cette expertise a attiré, dans les dix dernières années, des acteurs d’envergure mondiale, comme ADM et Givaudan. Ce dernier, comme tous les acteurs de la plateforme, est dans une véritable dynamique de développement. « À l’heure actuelle, Givaudan est enclavé entre ADM Bazancourt, ARD et le CEBB. Les responsables politiques ont décidé de déplacer le CEBB afin de libérer de l’espace et permettre à Givaudan de développer ses activités sur notre territoire », raconte Michel Mangion. En effet, le groupe Suisse a des projets de développement de capacité de production ainsi que de nouveaux projets en biotech dans les tuyaux. Et ce déménagement sera également bénéfique pour le CEBB. Ce changement d’adresse lui permettra de se redimensionner et de mieux répondre à sa vocation d’accueil, notamment d’étudiants, en tant que tiers lieu labellisé par la Région.



