En huit mois, La Cornue (70 salariés et 38 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023) a réduit ses délais de fabrication de vingt-six à douze semaines. Une reconstitution de l’atelier, façon puzzle, surplombe l’usine de Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), où sont fabriqués les fours et les pianos de cuisson haut de gamme de l’entreprise. Elle permet d’imaginer la reconfiguration en cours des 2700 m2 d’atelier. Le nombre de produits assemblés par jour a progressé de 30% en un an. Un suivi des opérations au moyen de la data a été introduit, mais pas question pour autant de tout automatiser dans cette société labellisée 'Entreprise du patrimoine vivant'.
Dans l’atelier, les ouvriers s’affairent sur deux plieuses pour façonner les 98 tonnes de tôles en inox achetées chaque année. Si le polissage, les finitions et l’émaillage sont sous-traités, les fours aux résistances voûtées sont montés, d’abord à blanc sur place, à la main, en quatre versions, gaz et électrique. Dans le petit laboratoire attenant, deux contrôles qualité sont effectués pour chaque four avec un test de chauffe de deux heures avant un démontage partiel pour l’expédition. Dans ce local trône une flamberge, une rôtisserie encastrable pour faire cuire la viande grâce au rayonnement de la chaleur. Finalement, le process de montage d’un four prend environ 24 heures. «Fabriquer à la main, cela peut paraître lunaire, concède Érick Pelamourgues, le directeur des opérations. La Cornue incarne la qualité, le savoir-faire, le côté artisanal, la personnalisation et l’esthétique. Ce sont de beaux objets. Il faut rester dans des codes traditionnels.»
Une croissance des ventes de 10% attendue en 2024
Mais pour informatiser, il faut modéliser l’existant. «Nous avons inclus nos sous-traitants dans cet effort», précise Nicolas George, ingénieur en amélioration continue. Une gageure quand on sait qu’un piano de cuisine compte 600 pièces environ ! «Mon objectif principal est de préparer cette PME à être dans un état d’esprit d’ETI, en asseyant son leadership dans les pays où elle est présente», explique Édouard Laclavière. Il a été nommé directeur général de La Cornue en septembre 2023, après un long parcours dans la grande consommation, chez Procter & Gamble puis chez L’Oréal. «Nous avons connu des croissances dignes d’une start-up depuis le Covid, les gens souhaitant améliorer leur intérieur», sourit Érick Pelamourgues. Les ventes de 2024 sont attendues en hausse de 10 %. Sur la conception des produits, pas question de toucher au four à voûte, le produit phare toujours breveté de l’entreprise créée en 1908. Grâce à ses flux d’air chaud tournants, «les aliments sont moins secs et plus tendres, par convection naturelle», décrit encore le directeur des opérations.
En revanche, La Cornue, qui fabrique environ 800 cuisinières par an, devra moderniser ses process. Dans l’atelier, les bons de commande côtoient les échantillons d’une myriade de plaques émaillées aux couleurs précises choisies par les clients. Cela représente vingt ans d’archives personnalisées, classées avec de simples étiquettes en papier pour assurer la continuité du service après-vente. «Il y a un enjeu de digitalisation, pour mieux contrôler le stock, la production et améliorer l’efficacité. L’entreprise doit faire sa transition numérique en interne. Il faut aussi travailler sur la gestion de nos stocks et de nos flux de matières. Si on ne passe pas ce cap 2.0, nous ne pourrons pas progresser», expose Édouard Laclavière.
Des outils numériques pour aider les opérateurs
En 2024, 100 000 euros doivent être investis dans l’outil informatique. Des manuels de montage au format électronique sont envisagés. Chaque opérateur pourrait disposer d’une tablette et pouvoir scanner les pièces détachées. Un logiciel spécialisé est à l’ordre du jour pour numériser l’entrepôt. Sur le site internet de La Cornue, le configurateur de produits doit aussi être modernisé. Les commandes contiennent à 70 % un élément au moins de personnalisation. Il existe 7 millions de configurations possibles, avec 60 teintes d’émaillage.
Depuis 2015, la PME appartient au groupe américain Middleby, spécialisé dans le matériel de cuisine et les équipements pour l’industrie agroalimentaire. Elle réalise 60 % de son chiffre d’affaires aux États-Unis, devant la France et l’Australie. Positionnée sur le créneau du luxe, La Cornue vend ses productions dans une fourchette allant de 20 000 à 300 000 euros, avec un prix moyen de 30 000 euros pour le Château, son modèle phare de pianos de cuisine. Les commandes émanent quasi exclusivement de particuliers. L’entreprise souffre moins que les autres du ralentissement de l’immobilier.
Au-delà de l’estampille made in France, «qui fait vendre dans le monde entier», 20 % du chiffre d’affaires est réalisé avec d’autres produits, tels que des meubles et des plans de travail. Les fours et pianos demeurent néanmoins au centre de la stratégie de La Cornue, qui lance un équipement destiné aux citadins. Autre projet, celui d’un développement commercial plus fort au Moyen-Orient. «Nous sondons le marché asiatique, sur lequel les habitudes de cuisine sont différentes», ajoute Édouard Laclavière. À long terme, le marché chinois pourrait représenter 9 millions de dollars de chiffre d’affaires.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3728 - Mars 2024



