Reportage

Avec le Ferrocarril Central, le français NGE relance le ferroviaire en Uruguay pour l’usine de cellulose du finlandais UPM

Inauguré le 16 avril, le Ferrocarril Central permettra au finlandais UPM d’exporter chaque année deux millions de tonnes de cellulose depuis le port de Montevideo en Uruguay. Un projet ferroviaire en partie porté par le français NGE, de plus en plus tourné vers l’international.

Réservé aux abonnés
Inauguration du Ferrocarril Central à Cardal en Uruguay
Chargé de cellulose produite dans l'usine du finlandais UPM, un train arrive en gare de Cardal pour l'inauguration du Ferrocarril Central.

Pour rejoindre le petit village de Cardal, il faut parcourir plusieurs dizaines de kilomètres sur une route cabossée, au milieu des vignes et des vaches qui peuplent la campagne uruguayenne. La commune n’a rien d’un pôle touristique, mais a pourtant accueilli, mardi 16 avril, quelque 500 invités triés sur le volet, parmi lesquels le président de la République, Luis Lacalle Pou. Tous étaient réunis pour l’inauguration du plus grand projet d’infrastructure de l’histoire du pays : le Ferrocarril Central.

Cette ligne ferroviaire de 264 km de long permet de relier le port de la capitale, Montevideo, à Paso de los Toros, au cœur du territoire. Une véritable renaissance pour l’industrie du train puisque la plupart des lignes, essentiellement bâties à la fin du XIXe siècle, ont peu à peu été laissées à l’abandon. La dégradation du réseau existant était telle qu’un seul train circulait, toutes les deux semaines, à une vitesse de 10 km/h. «La réactivation du trafic ferroviaire facilitera le développement du transport multimodal, ce qui permettra d’attirer de plus en plus d’investissements étrangers», estime José Luis Falero, ministre des Transports de l’Uruguay.

Station Florida en UruguayNGE
Station Florida en Uruguay Station Florida en Uruguay

Le Ferrocarril Central compte 264 km de voie principale et 80 km de voies secondaires. © NGE

Deux ans après le lancement de l’appel d’offres gouvernemental, le contrat a finalement été attribué, en 2019, à un consortium mené par le groupe de construction espagnol Sacyr. Un partenariat public-privé auquel participent également deux entreprises uruguayennes, Saceem et Berkes, et surtout le quatrième acteur français du BTP, NGE (Nouvelles Générations d’Entrepreneurs). Ensemble, ils sont parvenus à mener à bien ce chantier colossal, incluant notamment l'assainissement, la construction d'ouvrages d'art, ainsi que l'installation des réseaux, des systèmes et de la signalisation ferroviaires. Ils devront par ailleurs assurer la maintenance de la ligne, pour une durée de 21 ans.

Des expropriations plus nombreuses que prévu

Jusqu’à 3 500 personnes, dont 90% de nationalité uruguayenne, ont été mobilisées durant les travaux, qui ont requis 37 500 tonnes de rails et 150 000 m³ de béton. Outre les tunnels, les 150 ponts et les 250 passages à niveau, les équipes ayant réalisé l’ouvrage ont dû surmonter de multiples défis. «Lorsque nous avons démonté les anciens rails pour en installer de nouveaux, nous nous sommes rendu compte de la piètre qualité de certains terrains sous-jacents, relate Orso Vesperini, le directeur général délégué à l’international de NGE. Fin mars 2024, nous avons aussi subi de violentes inondations. Une partie de la ligne était sous l’eau, mais nos infrastructures ont résisté!»

Les constructeurs ont également dû répondre aux exigences spécifiques de la municipalité de Montevideo, afin que le chantier ne perturbe pas trop le réseau routier, et du gouvernement, qui tenait à conserver l’aspect de certains éléments architecturaux, classés monuments historiques. Le nouveau pont Santa Lucia, qui mesure plus de 600 mètres de long, ressemble ainsi à s’y méprendre à celui inauguré cent ans plus tôt, mais s’avère nettement plus adapté aux normes actuelles du fret ferroviaire. Enfin, si le budget initial a été respecté, les expropriations de foyers installés trop près des voies se sont révélées bien plus nombreuses que prévu. Au total, plus de 1 000 familles ont été contraintes de trouver un nouveau logement, contre 250 dans le plan initial.

Pont Santa Lucía en UruguayNGE
Pont Santa Lucía en Uruguay Pont Santa Lucía en Uruguay

La nouvelle version du pont Santa Lucia conserve l'aspect traditionnel de l'ouvrage originel. © NGE

Une ligne exigée par UPM

Malgré les obstacles et les lourdes conséquences sociales, il aurait été difficile de faire marche arrière. Ce projet est, en effet, intimement lié à l’usine de cellulose que le géant UPM a ouvert, en 2023, à quelques kilomètres de Paso de los Toros. Pour confirmer son implantation, qui représente un investissement supérieur à 3,1 milliards d’euros (soit presque 5% du PIB du pays), le groupe finlandais avait exigé de pouvoir bénéficier d’un accès ferroviaire jusqu’au port de Montevideo, afin de ne pas dépendre uniquement du réseau routier. Chaque année, le Ferrocarril Central transportera ainsi 2 millions de tonnes de cellulose, produites à partir de forêts d’eucalyptus.

L’accord avec UPM ne représente néanmoins que 50% de la capacité de la ligne, ce qui signifie qu’elle bénéficiera à d’autres secteurs. «Nous menons actuellement des discussions avec certaines entreprises, qui envisagent d’acheminer des produits agricoles, du combustible ou même, à terme, de l’hydrogène vert (voir encadré)», confie José Luis Falero. Le gouvernement songe également à relancer le transport de passagers, sensibilisés depuis peu au retour du train via plusieurs spots diffusés à la radio et à la télévision. Via Bpifrance, l’Etat français a d’ailleurs confié 600 000 euros au groupe d'ingénierie Syntec pour qu’il étudie la viabilité d’un système de trains à destination des particuliers, éventuellement alimentés à l’hydrogène. Une initiative sûrement scrutée de près par le géant tricolore Alstom, fer de lance de cette technologie.

D’autant que les 264 kilomètres de voies du Ferrocarril Central ne constituent que la première étape d’un projet bien plus vaste. «D’ici la fin de l’année, nous pourrions lancer un appel d’offres pour continuer la ligne jusqu’à Salto, à la frontière avec l’Argentine», estime le ministre des Transports. Une prolongation jusqu’à Rivera, à la frontière avec le Brésil, est également sur la table. «Le plan consiste à transformer Montevideo en un pôle logistique essentiel pour l’ensemble de la région», résume le politicien.

NGE mise sur l’Amérique latine

De nouveaux chantiers auxquels serait ravi de participer NGE, dont la branche internationale est actuellement en pleine croissance. Aujourd’hui présent dans 17 pays grâce au récent rachat de Sade, une filiale de Véolia spécialisée notamment dans la conception de réseaux d’eau et d’infrastructures, le groupe basé à Saint-Etienne-du-Grès (Bouches-du-Rhône) a multiplié les contrats de premier plan ces dernières années. Parmi ses plus grandes réussites, on peut citer sa participation au barrage hydroélectrique de Nachtigal (Cameroun), aux côtés d’EDF, ou encore le déploiement d’une partie de la fibre optique au Royaume-Uni.

Tunnel Las Piedras en UruguayValentin Hamon--Beugin
Tunnel Las Piedras en Uruguay Tunnel Las Piedras en Uruguay

La seule construction du tunnel de Las Piedras a nécessité 50 000 m3 de béton.©  Valentin Hamon--Beugin

«Il est impératif pour le groupe de se diversifier, non seulement géographiquement, mais aussi, culturellement et économiquement, pour ne pas être entièrement dépendant de nos activités en France», analyse Orso Vesperini, qui décrit l’Amérique latine comme «l’un des principaux axes de développement» du groupe, détenu à 78% par ses fondateurs et une partie de ses 23 000 collaborateurs, et à 22% par le fonds français Montefiore. Sur les 3,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires générés par NGE en 2022, 100 millions d’euros ont été réalisés sur ce continent. «Dans cinq ans, nous dépasserons les 500 millions d’euros», promet le directeur.

«L’Uruguay constitue une bonne porte d’entrée pour s’implanter en Amérique latine»

Pour Jean-Paul Seytre, ambassadeur de France en Uruguay, les investissements des entreprises françaises dans le pays auront vocation à croître. «L’Uruguay constitue une bonne porte d’entrée pour poser un premier pied en Amérique latine, en raison de son climat politique stable et des risques limités», explique le diplomate. Au-delà de NGE, plusieurs géants tricolores y sont déjà présents, à l’image de Saint-Gobain, Véolia ou Sanofi. «Le pays affiche également de grandes ambitions dans l’hydrogène, reprend-il. Composé à 90% d’énergies renouvelables, son mix électrique lui donne une carte à jouer. D’ailleurs, Air Liquide travaille actuellement sur un projet pilote de camions à hydrogène devant transporter de la cellulose provenant de l’usine d’UPM». Enfin, l’ambassadeur affirme que le groupe des Écoles centrales planche sur un projet d’implantation dans le pays, après avoir déjà ouvert trois antennes internationales (en Chine, en Inde et au Maroc). «Une opportunité fantastique pour renforcer nos relations», estime Jean-Paul Seytre.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
Trouvez des produits et des fournisseurs