Avec le Brexit, pêcheurs européens et britanniques s'apprêtent à vivre différemment

D’ici à juin 2026, les pêcheurs européens devront avoir renoncé à 25% de leurs prises effectuées dans les eaux britanniques. Un compromis qui leur permet de ne pas perdre immédiatement leur gagne-pain… mais qui passe difficilement outre-Manche. De nouvelles procédures seront aussi mises en place.

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Filet de pêche
Moins de captures dans les eaux britanniques, très poissonneuses, pour les pêcheurs européens.

Jeudi 31 décembre 2020 à 23 heures sur les fuseaux de Londres et GMT, le Royaume-Uni quittera pour de bon l’Union européenne. A la veille de l’échéance, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil Charles Michel ont signé l’accord, qui a ensuite pris l’avion (même à l’heure des échanges numériques) pour recevoir le paraphe du Premier ministre britannique Boris Johnson.

"L'accord du Brexit aura des conséquences durables pour la pêche française. Avec le gouvernement, nous sommes aux côtés de nos pêcheurs et de l'ensemble de la filière grâce à un soutien immédiat et à des mesures de moyen et long terme", a tenu à rassurer la ministre française de la Mer, Annick Girardin.

Achevées jeudi 24 décembre, les négociations entre Londres et Bruxelles ont longuement tourné autour de la pêche, malgré un enjeu limité pour le Royaume-Uni dont elle représente 0,1 % du produit intérieur brut, transformation comprise. En juin 2026, les pêcheurs européens auront progressivement renoncé à 25% de leurs prises (actuellement d’une valeur de 650 millions d'euros par an) à l’issue d’une période de transition : 15% en année 1, 17,5% en année 2, 20% en année 3, 22,5% en année 4, 25% en année 5. Loin du chiffre de 80% de quotas à rendre qui avait circulé durant la campagne pré-référendum britannique. Si le Royaume-Uni limite l’accès des navires européens ou les captures européennes, des mesures de rétorsion pourront être prises.

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D’après le Comité national des pêches maritimes et des élevages marins, environ 20% de la production française provient de la ZEE du Royaume-Uni, pour une valeur de 161 millions d’euros (près de 15% de la valeur de la pêche métropolitaine). Jusqu’en juin 2026, "la France a obtenu une préservation des accès dans les 6/12 milles comme dans la zone économique exclusive (ZEE). Cela concerne également les espèces qui ne sont pas sous quotas, comme le bar, l’encornet ou le saint-pierre. Des négociations démarreront avec le Royaume-Uni dès le 1er janvier pour négocier les quotas des stocks partagés. Les pays européens se réuniront rapidement pour travailler à ce nouvel équilibre", a précisé le ministère français de la Mer.

Des mécontentements de chaque côté

Sitôt l’accord sur le Brexit annoncé, l’European Fisheries Alliance, qui représente les intérêts des pêcheurs de neuf pays européens (France, Espagne, Belgique, Allemagne, Pays-Bas, Danemark, Pologne, Suède, Irlande), s’est émue du scénario retenu – même s’il permet d’éviter un blocage total de l’accès à la ressource. "Cet accord n'offre aucune certitude à long terme pour nos flottes, car l'ensemble de l'accord pourrait être de nouveau en jeu dans cinq ans à peine. Cela étouffera les investissements dans notre secteur et les communautés côtières et laissera complètement ouvertes les questions d'une gestion durable et collaborative à long terme des stocks de poissons", estime le lobby.

"Il y aura bien sûr un vaste exercice de relations publiques pour présenter l'accord comme une victoire fabuleuse, mais il sera inévitablement perçu par l'industrie de la pêche comme une défaite", tance pour sa part la Fédération nationale des organisations de pêcheurs britanniques. Celle-ci entend porter sa vigilance sur la répartition des quotas, citant les exemples de la morue de la Manche, où la part du Royaume-Uni s’élevait, selon elle, à 9% contre 84% pour la France, ou l'aiglefin de la mer Celtique (10% pour le Royaume-Uni, 66% pour la France). En 2018, des pêcheurs français et britanniques s’étaient affrontés en pleine mer autour de la coquille Saint-Jacques. L’Ecosse ne mâche pas non plus ses mots suite à la conclusion de l’accord. Pour la Première ministre Nicolas Sturgeon, Boris Johnson a "à nouveau vendu la pêche écossaise".

"Certains armements qui ont toujours pêché chez les Anglais, auront de fait du mal à se replier dans la zone économique française. Dans la zone économique française, outre les zones interdites à la pêche, il y a un certain nombre d’activités qui restreignent les opérations", indiquait à L’Usine Nouvelle, avant l’accord, le directeur général du Comité national des pêches maritimes, Hubert Carré.

De nouvelles formalités

L’entrée en vigueur du Brexit s’accordera d’aides, a indiqué le gouvernement français. Ainsi, une aide forfaitaire pouvant aller jusqu’à 30 000 euros en fonction de leur dépendance aux produits capturés dans les eaux britanniques pourra être accordée aux pêcheurs et aux mareyeurs. Des arrêts temporaires seront indemnisés à hauteur de 30% du chiffre d’affaires de référence certifié. Des indemnités de compensation d’une partie des pertes du chiffre d’affaires sur le premier trimestre pour les entreprises dépendantes des eaux britanniques sont également prévues. Un plan de sortie de flotte pour les navires dépendants des eaux britanniques qui souhaiteraient arrêter leur activité avait déjà été annoncé, tout comme une aide à la restructuration au titre de plan de sauvegarde de l'emploi dans les entreprises. Le Fonds national de l'emploi permettra de financer des formations.

De nouvelles formalités attendent aussi les professionnels. Les certificats de capture seront obligatoires, tant à l’exportation qu’à l’importation. Dans le cas de débarquements directs dans l’Union européenne (dont la France) de produits transformés en provenance de pays tiers, un passage en poste d’inspection frontalier sera obligatoire. Une procédure qui ne s’appliquera pas aux produits non transformés. Les navires britanniques pourront pour leur part débarquer dans dix-neuf ports français préalablement désignés (Dunkerque, Boulogne, Le Havre, Caen, Cherbourg, Carteret, Granville, Saint-Malo, Roscoff, Brest, Douarnenez, Concarneau, Lorient, Nantes-Saint-Nazaire, La Rochelle, Rochefort sur Mer, Port la Nouvelle, Sète, Marseille).

Au Royaume-Uni, le gouvernement s’appuiera pour sa part sur la UK Single Issuing Authority, une agence qui délivrera des licences aux navires afin qu’ils puissent pêcher dans ses eaux. Les navires britanniques y seront aussi soumis.

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