Depuis qu’une autoroute relie Marrakech à Casablanca, les automobilistes ne s’arrêtent plus à Benguérir. Au milieu du désert, cette bourgade, réputée pour ses brochettes de viande, a longtemps été une halte à succès. C’est ici que le Maroc a construit, dans les années 1950, l’une de ses bases militaires aériennes. Puis des mines de phosphate, richesse stratégique, y ont été exploitées par l’Office chérifien des phosphates, devenu OCP. Sur ses immenses terrains, l’entreprise d’État a construit l’université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) au milieu des années 2010. De 20000 habitants dans les années 1980, la ville est passée à 90000, mais reste peu animée. Des lotissements sortent de terre, un supermarché vient d’ouvrir, l’hôpital s’agrandit.
La longue et unique avenue de la ville, bordée d’arbres, débouche sur les majestueux bâtiments cubiques couleur rouge brique de l’université, signés par l’architecte Ricardo Bofill. Un campus gigantesque, que l’on parcourt en voiturette de golf ou à vélo, en libre-service. Porté par l’OCP, l’établissement privé déploie des moyens vertigineux. Les études y coûtent environ 9000 euros par an, mais 80% des étudiants sont boursiers et 60% ne paient rien, aime préciser l’UM6P. Après des émeutes dans l’une de ses mines en 2011, l’OCP a compris qu’il lui fallait partager ses richesses et a choisi d’investir dans l’éducation, où le pays accuse un retard qui ralentit ses ambitions économiques.
Come SITTLER «Le numérique ne me fait pas peur ! C’est moins pénible que l’industrie, on peut exercer son métier depuis un bureau, faire du télétravail...», témoigne Rime Aouina, 18 ans, en prépa au lycée Mohammed VI d’excellence (Benguérir). (Photos : Côme Sittler)
Mais le Maroc est en avance dans un domaine particulier : le taux de féminisation de ses écoles d’ingénieurs, qui atteint 45%, contre 29% en France. Une performance qui s’observe avant même l’entrée des élèves dans ces établissements. En ce lumineux matin de novembre, trois étudiantes de classe prépa s’installent dans le petit amphithéâtre coloré de la bibliothèque du lycée Mohammed VI d’excellence (LM6E). Connu en France sous son ancien nom Lydex, ce lycée rattaché à l’UM6P accueille 79% de femmes, 45% en prépas scientifiques. Élève en 2e année, section MP (maths-physique), Rime Aouina, 18 ans, cheveux longs dépassant d’un bonnet bleu, explique avec exaltation comment son amour des maths l’a conduite ici : «Les sciences, la logique, ont toujours été mes domaines de prédilection. Mais c’est en terminale que je me suis découvert une passion pour les maths. C’est tellement amusant de résoudre des problèmes !»
Le Maroc prépare son vivier d’ingénieurs dès le lycée, avec un niveau en maths exigeant, supérieur à celui des bacheliers français. Les professeurs poussent leurs bons éléments vers les classes prépas, et ce sont souvent les filles… «Elles sont plus assidues et travaillent plus», estime Ahmed Benzzi, le directeur du lycée. Assise aux côtés de Rime, Hibatallah Bahssini, 18 ans, en première année de prépa, évoque les fusées qu’elle dessinait enfant et son envie de devenir astrophysicienne. «Mes parents m’ont encouragée à faire des études scientifiques, mais ils auraient préféré que je choisisse médecine, ça leur paraissait plus adapté pour les filles !» Après un bac scientifique, traditionnellement, les garçons allaient en école d’ingénieurs, les filles en médecine. Mais les mentalités changent. L’objectif de Rime est d’intégrer une école française, Mines, Centrale, Polytechnique, et d’étudier l’IA. L’an dernier, sur 45 étrangers entrés à Polytechnique après une prépa, 29 étaient Marocains, 16 venaient du LM6E.
Autre recette : s’attaquer aux freins financiers. «Notre lycée se veut un ascenseur social pour la classe démunie de notre pays, insiste Ahmed Benzzi. Nous recrutons dans les douze régions du Maroc et avec une discrimination positive sur les revenus des parents. Ce souci de diversité sociale profite aux filles, qui forment la population la plus vulnérable, la plus susceptible d’abandonner l’école tôt.» À quelques minutes de voiture, Emines, l’une des trois écoles d’ingénieurs de l’UM6P, occupe le premier bâtiment à l’entrée du campus, le plus ancien. Une douce brise entre par les fenêtres ouvertes d’une salle de cours du deuxième étage, portant aux oreilles des élèves l’appel à la prière du muezzin de la petite mosquée toute proche.
Être utiles au pays
Yvan Gaignebet passe une tête dans le labo de travaux pratiques. Le Français, ancien enseignant des Mines de Paris, est professeur associé à l’Emines. Celle-ci a été créée sur le modèle de sa grande sœur parisienne, à la demande de l’OCP «qui voulait que le Maroc se dote d’une école généraliste, alors que celles du pays sont spécialisées», raconte-t-il. Parmi les spécialisations de dernière année, le « mining » occupe une place de choix : l’OCP n’oublie pas de former ses futurs ingénieurs. Cinq étudiantes d’Emines prennent place sur les gradins de l’agora, superbe amphithéâtre extérieur surmonté d’une verrière en forme de vague, cœur battant de la vie universitaire. Face aux possibles qui s’ouvrent à elles, beaucoup sont prêtes à partir à l’étranger, comme leurs camarades masculins. En 5e année, Doha Jouay, 21 ans, petites lunettes et large sourire, rentrera au Maroc après ses éventuelles expériences ailleurs : «Ici, on nous apprend qu’il faut tout faire pour aider au développement du pays. C’est primordial.»
Souad Benaïch, enseignante-chercheuse à l’université Mohammed V de Rabat et experte auprès de la Commission des titres d’ingénieurs (CTI) française, l’assure : «Le Maroc a aussi besoin de femmes ingénieures parce qu’elles quittent moins le pays que les hommes. » Beaucoup d’étudiantes le diront au fil de nos rencontres, l’envie d’être utiles au pays se mêle au besoin d’être près de leur famille. «On reste des Marocaines !», plaisante une étudiante d’Emines.
Come SITTLER Pionnières, les enseignantes-chercheuses de Centrale Casablanca encouragent leurs étudiantes à être ambitieuses.
L’UM6P forme des étudiants venus de toute l’Afrique. Le Maroc a en effet pour ambition de devenir le hub de l’enseignement supérieur pour le continent. À deux petites heures au nord de Benguérir, Centrale Casablanca, née en 2013 d’un partenariat entre la France et le Maroc, accueille 30 % d’étudiants subsahariens, à la demande du gouvernement. Wassilatou Nignan, 22 ans, en 3e année du cycle ingénieur, vient du Burkina Faso. Originaire d’une petite ville, elle a réussi le concours Afrique de cette école. «Les femmes n’ont pas des cerveaux différents de ceux des hommes, elles peuvent tout apprendre, se sent-elle obliger de marteler. J’ai voulu faire un métier scientifique parce qu’ils sont bien rémunérés, je veux avoir les mêmes chances qu’un homme de m’insérer.»
Située en lointaine banlieue sud, l’école jouxte la forêt de Bouskoura. Le vaste hall blanc, ouvert à tous vents, fourmille soudainement d’étudiants sortis d’un cours de statistiques. Ici, 35,8% d’entre eux sont des filles. «Ça fait plaisir, quand on arrive de France», reconnaît Christophe Bidan, le directeur des études, ancien de CentraleSupélec. Il l’explique par «la volonté du gouvernement d’accompagner les étudiants excellents par des bourses, et ce sont souvent des filles». Et seuls 10 % des élèves s’acquittent du plein tarif.
Un tournant amorcé il y a deux décennies
Spécificité du Maroc par rapport à la France : les filles plébiscitent les formations en numérique. À l’Ensias, école d’informatique de l’université Mohammed V de Rabat, elles pèsent 43% dans le cursus ingénieur. Cofondatrice de l’école en 1992, sa directrice, Ilham Berrada, accueille ses visiteurs dans le coin salon de son vaste bureau, avec un thé à la menthe et des gâteaux. Seule femme à la tête d’une école d’ingénieurs dans le pays, elle s’étonne de découvrir à l’occasion de notre venue que la filière IA n’accueille que 25% de femmes. « Beaucoup d’entre elles trouvent que c’est trop abstrait, elles préfèrent des domaines plus appliqués ou proches du management », avance Salma El Haimer, 22 ans, en filière ingénierie digitale pour la finance. Chaussures à talons et veste rouge, l’étudiante de 3e année se souvient : «En primaire, on nous présentait des femmes qui faisaient des métiers d’hommes : des avocates, des ingénieures, des policières. Cela crée une culture. J’ai toujours su que je pouvais tout faire.» Le gouvernement marocain, qui s’est fixé pour objectif de faire grimper le taux d’activité des femmes à 45% en 2030, alors qu’il était de 19% en 2023, communique sur le succès de certaines. La directrice d’une grande banque privée ou la déléguée à l’IA du gouvernement sont connues de tous et toutes...
Dans ce quartier de Rabat dédié à l’enseignement supérieur, c’est l’heure du déjeuner. Un groupe d’étudiantes assises en cercle sous un arbre s’apprête à manger sur le campus de l’Ensam, à cinq minutes de celui de l’Ensias. D’autres jeunes font la queue à la cafétéria ou jouent au baby-foot. Dans son vaste bureau, Samir Belfkih, le directeur, se réjouit que plus de la moitié de ses élèves soient des filles. «Il n’y a pas de hasard, on s’est réveillé il y a deux décennies pour placer les femmes dans la dynamique de développement du pays. Il fallait leur offrir une opportunité d’ascension sociale. Toute la société a bougé, il n’y a plus le même esprit patriarcal qu’avant.»
L'Ensam de Rabat accueille 56% de femmes dans son cycle ingénieur. Certaines poursuivent en doctorat.
Comme toutes les écoles visitées, l’Ensam propose des résidences à ses étudiants. Plus sécurisant pour les filles qu’un logement en ville. Depuis les années 2000, le gouvernement construit des internats pour qu’elles puissent poursuivre leurs études au-delà du primaire. « Sinon elles arrêtent l’école à 10 ou 11 ans », poursuit Samir Belfkih, par ailleurs engagé en politique. Les pères laissent leurs fils prendre la route seuls pour rejoindre une école éloignée, pas leurs filles.
Toujours plus de femmes ingénieures dans l’industrie
Une politique qui porte ses fruits, même si le nombre de places en internat ne suffit pas. Rachida El Mansoum, 27 ans, a été l’une de ces jeunes filles. Originaire d’un petit village près de Marrakech, elle aurait dû arrêter l’école tôt, faute de transport pour rejoindre le collège. «Mais j’étais motivée. Mes professeurs sont allés voir mes parents et ont réussi à les convaincre», raconte-t-elle émue. Elle est aujourd’hui en doctorat au Collège d’agriculture de l’UM6P. À ses côtés, Bouthayna El Amine, 29 ans, postdoctorante en agriculture durable, le reconnaît : «En agronomie, il faut aimer travailler avec les hommes, avec des ouvriers agricoles, des techniciens, des ingénieurs de laboratoire. Si on annonce dès le départ qu’on est ingénieure ou docteure, ça impose le respect.»
L’emploi industriel en progression au Maroc
- 3,5 % de croissance en 2024
- 871 000 emplois dans l’industrie en 2022 (+ 8,8 %), occupés à 40 % par des femmes
- 26,5 % Part de l’industrie dans le PIB
- 19 % des femmes sont en activité, 69 % des hommes
- 30 écoles d’ingénieurs publiques, une quinzaine de privées
- 45 % Taux de féminisation des écoles d’ingénieurs
(Sources : OCDE, ministère de l’Économie et des Finances du Maroc)
Beaucoup de femmes en poste choisissent d’aider les autres. Manal Mahda, 37 ans, professeure en agrobiodiversité à l’UM6P, mariée, a un enfant. «J’ai eu la chance de faire des études. J’assume de pratiquer de la discrimination positive en recrutant uniquement des filles comme stagiaires. Et je suis peut-être plus empathique avec les doctorantes qui ont un enfant…» En école d’ingénieurs, les femmes sont de plus en plus nombreuses à choisir des spécialités jusqu’ici réservées aux hommes, comme le génie mécanique ou électrique, l’électrotechnique, portées par le développement de l’industrie, notamment aéronautique.
Come SITTLER «Souvent, les femmes n’osent pas exprimer leurs besoins auprès de leurs employeurs», assure Myriem El Alaoui, directrice de l'usine Hexcel de Casblanca.
Dans la banlieue sud de Casablanca, les usines d’Airbus, Spirit et Hexcel se serrent dans la zone industrielle. Dans le hall d’accueil d’Hexcel, qui produit des pièces composites en nid-d’abeilles pour l’aéronautique, les ballons d’Octobre rose, dédiés à la prévention du cancer du sein, n’ont pas été retirés. Myriem El Alaoui a participé à l’ouverture du site, en 2017, comme responsable de production. Depuis 2021, elle dirige cette usine de 250 salariés, dont 38 % de femmes. «Au moment de l’extension du site, on a décidé de favoriser leur recrutement, prévu pour elles un vestiaire, et adapté l’ergonomie des postes de production», témoigne l’énergique ingénieure en électromécanique.
Concilier famille et travail, un autre enjeu de taille
Sur une quinzaine d’ingénieurs, huit sont des femmes. «Il y a vingt ans, les jeunes diplômées ingénieures partaient dans l’assurance, la banque, se souvient-elle. Aujourd’hui, elles viennent de plus en plus dans l’industrie.» Ouamaima El Maghraoui, 26 ans, ingénieure manufacturing, chargée du process et de l’industrialisation, déambule à l’aise dans l’usine. De ses doigts allongés par d’interminables faux ongles blancs, elle réajuste son foulard pour qu’il tienne bien sous ses vêtements de travail. «Les hommes m’ont souvent dit que l’électromécanique n’était pas pour les filles, qu’ils les préféraient parfumées que les mains dans l’huile… Mais j’ai grandi avec deux frères et un père, ça m’a aidée !» Les lendemains de matchs de foot, elle commente avec les opérateurs et techniciens les exploits de Ronaldo ! «Tu dois sortir la masculinité qui est en toi pour te faire respecter ! Les hommes se croient supérieurs techniquement… En leur montrant que tu es forte techniquement, ils t’acceptent.»
C’est dans sa famille que les résistances apparaissent aujourd’hui : «Tant que j’étais étudiante, ils approuvaient. Mais maintenant, ils trouvent que je rentre trop tard, que je néglige ma vie personnelle. J’ai beaucoup travaillé pour en arriver là. Pour le moment, c’est ma carrière qui compte, la famille, on verra plus tard.» C’est l’un des problèmes au Maroc : beaucoup de femmes bardées de diplômes ne reviennent pas travailler après leur congé maternité. «Souvent, elles n’osent pas exprimer leurs besoins auprès de leur employeur, a noté Myriem Elalaoui. Pour qu’elles restent, il faut que les entreprises prennent en compte leurs contraintes.»
Les femmes avancent très vite au Maroc. Celles des classes moyennes, surtout. Mais les moins privilégiées commencent à leur emboîter le pas. Étudiante en 1re année à Centrale Casa, extrêmement déterminée à mener sa vie comme bon lui semble, Samia Touile, 22 ans, en est persuadée : «Nous, les parents de demain, avons évolué. Nous sommes à deux ou trois générations de tout changer !»
Le défi de l'alphabétisation
L’impressionnante réussite des jeunes filles urbaines dans les carrières scientifiques ne doit pas faire oublier l’un des défis majeurs du Maroc : le taux d’alphabétisation ne progresse plus, et les inégalités se creusent entre des populations aux trajectoires opposées. Depuis une vingtaine d’années, des politiques volontaristes ont fait augmenter le taux d’alphabétisation de 52,3% en 2004 à 67,3% en 2022. Avec de très fortes disparités de genre, puisque, en 2022, seules 57,7% des femmes savent lire et écrire, contre 77,1% des hommes.
Le taux d’alphabétisation a fortement progressé chez les jeunes, grâce aux efforts de scolarisation. En 2022, 100% des filles et des garçons finissaient l’école primaire, 99,4% poursuivaient au collège (50% en 2000), et les trois quarts des 15-17 ans étaient encore scolarisés. Avec une autre inégalité : en milieu urbain, 96% des filles de cet âge-là étudiaient encore, contre 48% des filles des zones rurales. Mais c’est en ville que l’on trouve le plus de 15-24 ans ni en emploi ni en formation, situation dans laquelle sont surreprésentées les femmes. En 2022, 15000 mineures se sont encore mariées précocement.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3738 - Janvier 2025



