Le projet de règlement européen dans les puces, le fameux European Chips Act, présenté le 8 février 2021 par la Commission européenne, suscite peu de réactions de la part de l’industrie de semi-conducteurs, représentée en France par le syndicat professionnel Acsiel. François Candelon, directeur associé senior au cabinet Boston Consulting Group (BCG) et directeur mondial de Henderson Institute, le think-thank du BCG, a accepté de livrer à L’Usine Nouvelle son impression.
«Bravo Thierry Breton, salue-t-il. Il a choisi la bonne méthode. Au lieu de donner de l’argent aux acteurs européens dans l’espoir de faire émerger des champions mondiaux, comme cela avait été fait jusqu’ici, il a choisi de faire venir les meilleurs du monde qui ne sont pas européens. On peut le regretter, mais c’est ainsi. Cette méthode est la seule solution pour faire émerger en Europe un écosystème de qualité.» Thierry Breton, commissaire européen en charge du marché intérieur, est l’artisan du Chips Act européen, avec l’ambition de doubler le poids de l’Europe dans la production mondiale de puces à 20 % en 2030.
Un plan pour les besoins de demain
L’Europe dispose d’une recherche de premier plan dans les semi-conducteurs avec l’Imec en Belgique, le CEA-Leti en France et l’institut Fraunhofer en Allemagne. Elle abrite également des leaders mondiaux comme ASML dans les équipements de lithographie, Air Liquide et Linde dans les gaz de gravure, BASF et Merck dans les produits chimiques, ou encore Soitec dans les substrats à hautes performances. Mais elle manque cruellement de grandes sociétés fabless (sans usines), comme AMD, Nvidia ou Qualcomm aux Etats-Unis, de scale-up (des petites sociétés en forte croissance) et de fonderies avancées de puces. En production, elle se cantonne aujourd’hui aux technologies matures (20 nanomètres et plus), dépendant dans les technologies avancées (16 nanomètres et moins) totalement de l’Asie et plus particulièrement de Taiwan. C’est pour réduire cette dépendance et sécuriser les approvisionnements que Thierry Breton veut favoriser la création en Europe de trois à cinq fonderies avancées de puces d’ici à 2030.

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«Il a raison de focaliser son action sur les technologies avancées même si les besoins actuels de l’Europe comme ceux dans l’automobile relèvent plutôt des technologies matures, applaudit François Candelon. Il faut penser les choses, non pas par rapport aux besoins d’aujourd’hui, mais par rapport à ceux de demain. Avec le passage à l’électrique et la conduite autonome, l’automobile aura demain besoin des technologies les plus avancées.»
Au moins 120 milliards d'euros d'investissements privés
Pour se propulser dans les technologies avancées dans les deux filières (FinFET pour les circuits à hautes performances de calcul et FD-SOI pour les puces de traitement à faible consommation), l’Europe ne peut pas s’appuyer sur ses fabricants comme Infineon, STMicroelectronics ou NXP. Elle doit se tourner vers quatre acteurs extra-européens : les américains Intel et GlobalFoundries, le taiwanais TSMC et le sud-coréen Samsung. Intel prévoit d’ouvrir une mégafab de 20 milliards d’euros (probablement outre-Rhin), tandis que TSMC réfléchit à la création d’une usine en Allemagne aussi. Quant à GlobalFoundries, qui dispose déjà d’une fonderie à Dresde, en Allemagne, il pourrait investir dans la production de la prochaine génération de puces de technologie FD-SOI de 12 ou 10 nanomètres, alors qu’il se limite aujourd’hui à la génération de 22 nanomètres. «L’Europe pourrait ainsi disposer de trois mégafabs avancées de puces, estime François Candelon. C’est un objectif atteignable.»
Le Chips Act européen mobilise 43 milliards d’euros : 11 milliards d’euros pour le soutien de la recherche sur les générations les plus avancées de puces en technologies FinFET et FD-SOI, 30 milliards d’euros des Etats membres pour notamment le financement de mégafab avancées, et 2 milliard d’euros pour un fonds européen d’investissement dans les semi-conducteurs. «C’est bien, reconnaît l’expert du BCG. Mais le succès du plan dépendra du niveau d’engagement des investisseurs privés. Pour comparaison, les Etats-Unis mettent 52 milliards de dollars d’argent public et 180 milliards de dollars d’investissements privés, la Corée du Sud 60 milliards de dollars d’argent public et 150 milliards d’investissement de Samsung, la Chine 150 milliards de dollars d’argent public et 120 milliards de dollars d’investissements privés. Pour tenir la route, le plan européen devrait attirer au moins 120 milliards d’investissements privés.»
Les règles de subvention à clarifier
La Commission européenne a ouvert une brèche dans les règles européennes de la concurrence qui interdisaient jusqu’ici aux Etats membres les subventions à la production. Selon Margrethe Vestager, la vice-présidente de la Commission européenne en charge du numérique, les subventions peuvent couvrir jusqu'à 100 % de l’investissement. Mais le projet doit être une première en Europe et répondre aux besoins de l’ensemble de l’UE. Pas besoin de changer les traités européens. Les dossiers seront étudiés au cas par cas dans le cadre actuel des règles européennes de la concurrence. «Le risque est de voir les Etats membres se lancer dans une course à l’échalote pour attirer chez eux les investissements, pointe François Candelon. Il manque une boite à outils fixant clairement les incitations que les Etats membres peuvent offrir. Cette clarté est nécessaire aux investisseurs privés.»
La création d’un fonds européen d’investissement pour investir dans les start-up, scale-up et PME et les aider à croitre est une grande nouveauté. Le dispositif s’inspire de ce que fait la Chine avec son fameux « Big Fund ». «Mais sa dotation de 2 milliards d’euros est une goutte d’eau dans l’océan des semi-conducteurs, regrette François Candelon. Pour comparaison, le fonds chinois est doté d’environ 50 milliards de dollars.»
Un modèle pour d'autres domaines
Globalement, le Chips Act marque une rupture positive dans la politique industrielle européenne. Il pourrait servir de modèle de plans d’action dans d’autres domaines où l’Europe est en retard comme le quantique, l’intelligence artificielle ou le cloud. La Commission européenne précise toutefois que l'entorse aux règles communautaires de la concurrence a été faite spécialement au cas particulier des semi-conducteurs en raison des enjeux industriels, économiques et stratégiques de ce secteur.
Le Chips Act accorde peu de place aux industriels européens. Ils devront se contenter d'un nouveau Piiec de 20 milliards d'euros, dont 10 milliards de financement public, pour les aider à faire passer leurs innovations en production. Mais les subventions aux mégafabs d'une enveloppe d'environ 20 milliards d'euros iront à des partenaires non européens comme Intel, TSMC ou Samsung, les seuls à pouvoir propulser l'Europe dans l'ère des technologies avancées. Les industriels européens comme Infineon, STMicroelectronics ou NXP, qui se cantonnent à des technologies vieillissantes datant du début des années 2010, ne risquent-ils pas d'être davantage marginalisés ? «Au contraire, le fait de faire appel aux meilleurs va hisser l'ensemble de l'écosystème européen et bénéficier aussi aux industriels européens»", estime François Candelon. En tout cas, c'est le pari de Thierry Breton.



