Décryptage

Atos à l’heure d’un choix déterminant pour son avenir

En crise depuis quatre ans, le groupe de services du numérique Atos semble montrer de premiers signes de redressement. Mais son avenir est suspendu à l’issue de la bataille autour de sa gouvernance. Son plan stratégique de scission en deux entreprises est en jeu.

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Atos Bezons siège social
Siège d'Atos à Bezons où se déroule l'Assemblée générale mixte des actionnaires

L’avenir d’Atos est suspendu à l’issue de l’assemblée générale mixte des actionnaires, qui se tient au siège du groupe à Bezons, dans le  Val-d'Oise, le 28 juin 2023. Les actionnaires sont appelés à choisir entre deux options. Celle de la continuité de la gouvernance avec la confirmation de Bertrand Meunier au poste de président du conseil d’administration, qu’il occupe depuis 2019. Ou celle de la rupture avec son remplacement par Léo Apotheker, un ancien dirigeant de HP et SAP, proposée par trois actionnaires minoritaires représentant ensemble environ 3% du capital. La fronde est menée par le fonds d’investissement Sycomore AM.

Cette bataille de gouvernance traduit l’extrême impatience des investisseurs. Depuis quatre ans, le groupe français de services du numérique, qui compte 110 000 salariés dans le monde, dont 11 000 en France, et affiche un chiffre d’affaires de 11,3 milliards d’euros en 2022, doit affronter une vague de défiance qui a fait fondre sa valeur en Bourse par cinq en trois ans, alors que celle de Capgemini, l’autre grand ténor français des services du numérique, a gonflé de 50% sur la même période. Sur les deux dernières années, il a cumulé près de 4 milliards de pertes nettes. Et il devrait rester dans le rouge jusqu’en 2025 à périmètre constant selon les prévisions de S&P Global, la maison mère de l’agence de notation financière Standard & Poor’s.

Un géant aux pieds d'argile

Pourtant, tout semblait aller au mieux dans les meilleurs des mondes sous l’ère de Thierry Breton. Sous sa direction de 2009 à 2019, l'entreprise de services du numérique (ESN) franco-française a été transformée en un groupe technologique global présent aussi, à l’instar d’IBM, dans les serveurs à hautes performances, les supercalculateurs et le quantique. En dix ans, il a doublé la taille et multiplié par huit la capitalisation boursière de l’entreprise, sans augmenter l’endettement, ni diluer l'actionnariat. Atos s’enorgueillit alors de figurer régulièrement dans le Top 10 mondial des ESN dans le classement établi par le cabinet PAC (Pierre Audoin Consultants).

Le départ en 2019 de Thierry Breton pour le poste de commissaire européen en charge du marché intérieur révèle les vulnérabilités d'un géant aux pieds d’argile. Les marchés financiers découvrent des pratiques comptables douteuses sur le périmètre des activités aux Etats-Unis. Fait rare, les commissaires aux comptes, suivis par l’Assemblée générale ordinaire des actionnaires, refusent de valider les comptes de 2020. «Manifestement, Thierry Breton avait des pratiques comptables toniques, qui visaient probablement à masquer des difficultés, commente à L’Usine Nouvelle Frédéric Genevrier, analyste financier chez OFG. Ces pratiques se sont poursuivies sous Elie Girard, son ancien directeur financier et son successeur au poste de directeur général.»

Plus rien n’arrêtera le cercle infernal de la défiance des investisseurs. Dégradation des résultats financiers, flottement stratégique, instabilité de la direction générale… Les problèmes s’accumulent. Elie Girard tente en 2021 un coup d’éclat : le rachat de DXC Technology, un groupe américain trois fois plus gros dans les services d'infogérance qu’Atos. L’opération échoue. Début 2022, Rodolphe Belmer d’Eutelsat est appelé en sauveur. Mais, en désaccord avec le conseil d’administration sur les arbitrages stratégiques, il jette l’éponge au bout de seulement six mois.

En deux ans, le groupe aura connu trois changements de direction générale.  Après le départ de Rodolphe Belmer, la direction générale est confiée à un triumvirat composé de Nourdine Bihmane, le patron de Tech Foundations, Philippe Oliva, le patron d’Eviden, et Diane Galbe, la directrice de la transformation du groupe.

Mutation du marché vers le cloud

Sur le plan économique, les difficultés d’Atos viennent de la mutation du marché. L’activité historique d’infogérance, logée dans la division Tech Foundations, pâtit de la migration progressive des clients vers le cloud. Une migration qui s’est accélérée sous l’effet du Covid. Résultat : Atos voit ses datacenters, où elle héberge et gère l’informatique des clients, se vider peu à peu, alors que le développement de services lié au cloud peine à compenser le recul de l’infogérance.

«Atos est pénalisé par le coût de son infrastructure de datacenters, explique à L’Usine Nouvelle Franck Nassah, analyste-consultant chez PAC. L’enjeu pour l’entreprise est de réussir sa transformation en allant vers les services liés au cloud. Ce n’est pas si simple car il a beaucoup de gros contrats d’infogérance classique. En plus, les montants des contrats dans le cloud sont trois à quatre fois plus petits que dans l’infogérance. Pour compenser cela, il faut trouver beaucoup de nouveaux clients, ce qui prend du temps.»

Atos se trouve dans une situation similaire à celle vécue par IBM entre 2012 et 2018 pour les mêmes causes, à la différence près que Big Blue n’a jamais essuyé de pertes nettes pendant cette période. Pour sortir la tête de l’eau, le groupe français décide, à l’instar d’IBM, de se scinder en deux sociétés. D’un côté, Eviden regroupant les activités porteuses d’avenir dans le digital, la cybersécurité et les supercalculateurs. De l’autre, un nouvel Atos centré sur la division «Tech Foundations» des activités déclinantes du passé en infogérance. Ce plan, présenté en juin 2022, prévoit l’introduction en Bourse d’Eviden, la distribution de 70 % de son capital aux actionnaires du groupe et la monétisation d’une partie des 30% restants du capital pour financer la transformation du futur Atos. La séparation entre les deux entités est achevée en interne. Les salariés ont déjà reçu leurs nouveaux contrats de travail avec une affectation à partir de juillet 2023 à l’une ou l’autre des deux entités. Il ne reste plus qu’à acter la séparation en Bourse. L’opération, prévue au départ au troisième trimestre 2023, est reportée au quatrième trimestre 2023 officiellement pour des raisons liées aux conditions des marchés financiers.

Un choc de confiance

Ce plan ne convainc ni les marchés financiers ni les salariés. «C’est purement financier, juge Frédéric Genevrier. Il manque de vision stratégique. Atos est une société en crise qui a besoin d’être relancée et redynamisée. Son métier de prestataire de services du numérique est peut-être compliqué mais a de l’avenir.» Les salariés s’inquiètent de voir Atos se séparer d’Eviden, une activité qu’ils considèrent comme le joyau du groupe. Le plan de scission a reçu un avis défavorable des CSE tant en France qu’au niveau européen.

A cela s’ajoutent 7 500 suppressions d’emplois, principalement en Allemagne, et le non-remplacement de 750 départs en France. Le groupe a également engagé un rétrécissement de périmètre avec la vente d’activités jugées non stratégiques comme les communications unifiées ou les services d’hébergement banalisés, représentant au total un chiffre d’affaires annuel d’environ 700 millions d’euros.

Pour Sycomore, le salut doit venir d’un changement de gouvernance de façon à «provoquer un choc de confiance». Le président du conseil d’administration, Bertrand Meunier, est accusé de tous les maux. «Les reproches de Sycomore sont fondés, estime Frédéric Genevrier. Dommage qu’ls ne soient pas partagés par plus de monde, car la société le vaut vraiment. Cela fait quatre ans que l’entreprise n’est pas dirigée. Or il y a des enjeux importants, y compris en matière de souveraineté. Les investisseurs craignent l’intrusion de l’Etat comme lors du rachat de Bull par Atos. La nomination d’Elie Girard comme directeur général a été une grossière erreur. Et quant à celle de Rodolphe Bellmer, elle a été faite sans transparence sur la gravité de la situation. Le conseil d’administration, qui nomme et contrôle la direction, ne peut pas s'en laver les mains. Quand un directeur général part au bout de six mois, cela pose un vrai problème de confiance. »

Début de redressement ?

En juin 2023, Atos a surpris en publiant des résultats de Tech Foundations du premier trimestre 2023 moins mauvais que prévu. Cela a amené la direction à revoir de façon plus optimiste les perspectives de redressement de cette activité. Ses objectifs financiers pourraient être atteints en 2025 et non en 2026 comme anticipé un an plus tôt. «Il faudra voir si ces prévisions se concrétiseront vraiment, s’interroge Franck Nassah. Mais un redressement semble se dessiner. Cela prouve que les actions mises en place commencent à porter leurs fruits. Atos reste un acteur important dans les services du numérique, avec beaucoup de gros contrats notamment dans le secteur public en France. Sa taille est un atout. Elle lui donne l’assise financière nécessaire à sa transformation.» Léo Apotheker voudrait profiter, s’il devient président du conseil d’administration, de ce début de convalescence pour mettre en pause le plan de scission, le temps de le réexaminer en détail et de le confronter à des plans stratégiques alternatifs.

Les syndicats dénoncent l’absence de l’Etat alors qu’Atos opère dans des activités de souveraineté comme la cybersécurité ou le calcul intensif. «Les salariés sont fatigués, confie un délégué syndical à L’Usine Nouvelle. Ils aimeraient que la société fonctionne et soit aidée. Ils avaient l’impression qu’elle était soutenue par l’Etat du temps de Thierry Breton. Plus rien aujourd’hui. »

Bercy a tenté, via Thales et Airbus, de préserver les activités stratégiques d’Atos de l'appétit d'éventuels prédateurs étrangers. Mais Thales, intéressé seulement par la cybersécurité d’Eviden, a jeté l’éponge. Quant à Airbus, il a suspendu ses discussions en vue de la prise d’une participation d’environ 10% au capital d’Eviden. Pour Atos, qui cherche désespérément à céder au prix fort une partie de sa future participation de 30% dans Eviden pour financer sa transformation, c’est la déception. Si Léo Apoteker parvient à s’emparer de la présidence du conseil d’administration, ce sera peut-être un retour à la case départ pour définir un nouveau plan de sauvetage.

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