Analyse

Ampère, le pari existentiel de Renault dans les véhicules électriques français

A partir du 1er novembre, certains salariés de Renault intègrent Ampère, nouvelle filiale dédiée à l’électrique et aux logiciels. La création de ce «pure player» prochainement côté en Bourse est un pari pour le constructeur, qui souhaite concurrencer les marques chinoises et Tesla.

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Prototype de la future R5 électrique
Prototype de la future Renault R5 électrique, troisième véhicule de la gamme Ampère dont la commercialisation est prévue à la rentrée 2024.

Les choses se mettent progressivement en place chez Renault. Annoncée en novembre 2022 lors de la présentation du plan «Renaulution», l’entité Ampère est officiellement lancée. Le transfert des contrats de travail vers la nouvelle filiale (et ses multiples sous-filiales) a lieu au mercredi 1er novembre, après plusieurs mois de tambouille interne pour délimiter les implantations industrielles, répartir les salariés dans les différentes structures et signer les nouveaux accords de travail. 

Renault est à un tournant avec le lancement d’Ampère, imaginée pour devenir le futur pilier de Renault dans l’ère de la mobilité électrique. Preuve de son importance stratégique, la société sera dirigée par le directeur général du groupe, Luca de Meo. L'activité doit être concentrée en France, principalement autour des trois sites industriels nordistes de Douai, Maubeuge et Ruitz (qui forment le pôle «ElectriCity») et l’usine de moteurs électriques de Cléon en Seine-Maritime. Dans les Yvelines, le Technocentre doit accueillir un important contingent d'ingénieurs. Selon l'agence de presse Reuters, Luciano Biondo, directeur général d'ElectriCity, devrait prendre la direction des opérations industrielles de la nouvelle entité.

A terme, Ampère doit employer quelque 10 000 employés (sur les plus de 105 000 collaborateurs que compte le groupe). 35% des effectifs seront des ingénieurs, la moitié de ceux-ci étant spécialisés dans le logiciel afin de permettre à Renault de développer une architecture comparable à celle de Tesla d'ici 2026.

Renault place la barre haute pour Ampère

Proportionnellement au tentaculaire groupe Renault, peu de forces vives rejoignent donc la nouvelle structure. Les objectifs financiers sont pourtant ambitieux : atteindre le seuil de rentabilité dès 2025, avec un taux de croissance annuel moyen supérieur à 30% et une marge à deux chiffres d’ici à la fin de la décennie, en écoulant un million de véhicules électriques par an. Pour y parvenir, Renault mise sur le fait que son outil industriel, déjà sur pied, est en mesure de produire 400 000 voitures de segment B et C par an, extensible à 600 000 d'ici à 2028. La gamme d’Ampère est pour partie déjà connue : elle se compose de la Megane sortie en 2022, la nouvelle Scenic récemment dévoilée et dont la commercialisation est prévue début 2024, la future R5 prévue à l'automne 2024 suivie de la R4 en 2025. Deux autres modèles doivent encore être dévoilés.

Voilà pour les principales annonces. Reste désormais à convaincre les investisseurs avant l’introduction en Bourse de l’entité au printemps 2024. Pour donner du grain à moudre au marché, Renault organise le 15 novembre prochain un «Capital Market Day», lors duquel des objectifs chiffrés à moyen terme doivent être relayés. Il va falloir faire preuve de persuasion, car si l’idée peut séduire sur le papier, elle n’emporte pas forcément l’adhésion.

Le marché apprécie les constructeurs focalisés sur l’électrique

Le projet Ampère a été imaginé au départ d’un constat bête comme chou : les nouveaux constructeurs automobiles dédiés à la mobilité électrique introduits en Bourse ces dernières années cartonnent. Pour s'en rendre compte, il suffit de jeter un œil aux quelque vingt titres présents sur le Nasdaq et le Nyse, dont certains sont valorisés à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Renault y voit une aubaine : gagner en agilité et se démarquer des constructeurs traditionnels en lançant un «pure player» dédié à la voiture électrique à batterie pour les particuliers, en profitant de l’occasion pour lever des liquidités plus que bienvenues afin de financer la coûteuse transition vers l’électrique. Renault a annoncé son intention de détenir une majorité du capital de la nouvelle entreprise et deux partenaires ont confirmé leur participation : Nissan a annoncé son intention d’injecter jusqu’à 600 millions d’euros et Mitsubishi (propriété de Nissan à 34%) ira jusqu'à 200 millions d'euros. Le fournisseur américain de semi-conducteurs Qualcomm est régulièrement cité comme un potentiel investisseur, mais une officialisation se fait attendre. Selon toute vraisemblance, le capital flottant (les actions détenues et échangées par le grand public sur le marché) devrait osciller entre 20 et 25%.

Sur le fond, la création de ce spin-off étonnant est plutôt bien accueillie. L’Etat, qui détient pour rappel 15% du constructeur, soutient la création d’Ampère, considérée comme «une bonne réponse (face à la concurrence, NDLR). Il n’y a pas une seule solution, mais nous soutenons celle-ci», a déclaré mi-octobre à la presse Alexis Zajdenweber, directeur général de l'Agence des participations de l'État. Côté marché, un analyste financier européen souligne avec optimisme que «sur le plan industriel et commercial, Ampère est quand même objectivement à un stade beaucoup plus avancé par rapport aux autres “pure players” comme Rivian, Polestar ou Lucid». D’ordinaire, «les constructeurs automobiles sont loin d'être bavards sur la rentabilité de leur activité dans le domaine des voitures entièrement électriques», salue pour sa part Valentin Mory, du bureau d’analyse financière AlphaValue.

A noter que l’équipe dirigeante, construite autour de Luca de Meo et de Jean-Dominique Sénard, est plutôt appréciée des investisseurs qui ont tendance à lui faire confiance. Après les déboires des dernières années, elle a réussi à redresser les comptes de l’entreprise. Malgré des résultats trimestriels légèrement décevants en octobre, Renault enregistre depuis le début de 2023 des marges opérationnelles record

Huit, neuf, dix milliards ? Faites vos jeux !

Il n’empêche qu’à quelques mois de sonner la cloche, de nombreux analystes restent dubitatifs quant à la capacité de Renault à disrupter le marché avec sa nouvelle offre. «Nous pensons que l'introduction en bourse d'Ampère [...] ne devrait pas permettre de dégager une valeur significative pour les actionnaires», estiment par exemple les analystes d’UBS. Ils ne sont pas les seuls, plusieurs grandes banques d’investissement tablent sur une valorisation comprise entre quatre et cinq milliards. «Une valorisation à cinq milliards, ce ne serait pas mal payé dans le contexte actuel», confirme sous couvert d’anonymat un analyste financier. Des sommes finalement très éloignées des pronostics de Luca de Meo, qui a déclaré viser une valorisation de «huit, neuf, dix milliards d'euros». Des sommes pas démentielles quand on les compare à d’autres acteurs de l’automobile dédiés à l’électrique mais tout de même considérables quand on les compare à ce que vaut le groupe Renault dans son ensemble : 9,6 milliards d’euros à la fin octobre. 

Plusieurs raisons poussent les investisseurs à la prudence. D’abord, ils redoutent que l’introduction en Bourse d’Ampère ne se fasse au détriment du cours de l'action Renault. Des interrogations subsistent également quant à la compétitivité des sites de production français en comparaison aux coûts de fabrication pratiqués dans d’autres pays européens comme en Slovaquie, où sera produite la Citroën C3 électrique commercialisée à partir de 23 300 euros (hors bonus écologique). De manière générale, les avis sont divisés sur la stratégie du groupe Renault de privilégier la valeur (en clair, les marges) aux volumes. Vendre moins de voitures mais plus chères a été le leitmotiv de l’ensemble de l’industrie automobile depuis la sortie de la pandémie, mais cette tendance cyclique pourrait toucher à sa fin alors qu’une guerre des prix s’annonce, menée par Tesla et des acteurs chinois comme BYD qui lorgnent l’Europe.

Renault est très exposé au marché européen, entre 65 et 70%, mais affirme que sa prochaine vague de nouveautés avec douze modèles dévoilés  l'an prochain puis 7 en 2025 lui permettra d’entretenir un effet mix solide. En bout de course, la réussite d’Ampère va également en partie dépendre de l’environnement macro-économique au moment de l’IPO. Se dirige-t-on vers un coup de maître ou un coup d’épée dans l’eau ? En interne, l’importance de cette opération n’est pas sous-estimée : «Si Ampère coule, Renault coule».

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