Bien qu’ALK fabrique des traitements de désensibilisation, le laboratoire danois ne semble pas allergique à la campagne. Son usine de la Marne a poussé au beau milieu des champs, dans le village de Vandeuil, à une vingtaine de kilomètres de Reims. « Pour céder une parcelle d’agriculture pour y implanter une usine, il a fallu rassurer les habitants, parfois inquiets d’une telle implantation », se souvient François Mourra, le maire de Vandeuil, venu sur le site à l’occasion de la célébration des cent ans d’ALK.
La mission paraît accomplie pour l’installation aux bâtiments d’aspects bois, de faible hauteur, conçus pour s’intégrer dans la nature environnante et ne pas trop dénoter dans un village de 223 habitants. Arrivé en France en 2006, le groupe ALK y a prospéré, au point que le pays représente désormais le premier marché du laboratoire et une filiale de poids avec deux sites industriels, celui de Vandeuil et une deuxième usine, basée à Varennes-en-Argonne, dans la Meuse. La filiale française dispose également d’un siège social, à la Défense.
Depuis 2006, « l’effectif français a doublé, passant de 175 à 380 personnes », se félicite Nicolas Dufourt, directeur général d’ALK France. Le groupe, adossé à la fondation Lundbeck, a investi 35 millions d’euros dans l’Hexagone pour maintenir et faire grandir les sites de production en doublant les surfaces de production en France. « La modernisation des sites doit permettre de faire face aux défis des prochaines années », estime Nicolas Dufourt. Du site de Vandeuil sortent des produits singuliers dans la pharma, les APSI ou Allergènes préparés spécialement pour un seul individu, des formulations de substances allergènes utilisées dans la désensibilisation aux allergies. L’objectif est de réduire la sensibilité individuelle d’un patient à un allergène en diminuant petit à petit la réponse immunitaire.
Si la technique est déjà ancienne, elle s’est adaptée aux évolutions de l’industrie pharma, avec la commercialisation d’un traitement sublingual par ALK, en 1990, et le lancement d’un comprimé en 2006. Le site de la Marne reflète cette diversité de formulations.
Une production en deux temps
Plusieurs APSI sont fabriqués à Vandeuil, dont les produits de sa gamme Osiris, une solution liquide d’allergènes à administrer sous la forme de gouttes sublinguales. Le site de Vandeuil est divisé en deux parties : un espace dédié à la formulation et le second au remplissage des produits. Le site joue aussi un rôle important dans les analyses qualité à la fois physico-chimiques et biologiques, des espaces qui ont, par ailleurs, été récemment renforcés. Une fois formulé, le remplissage ressemble à celui de n’importe quel produit pharmaceutique en atmosphère contrôlée. ALK dispose de lignes adaptées aux différents formats, les flacons de la gamme Osiris, ou les micro-doses, destinées à l’export.
ALK/Astrid Staes Le site de Vandeuil produit plusieurs formats d'APSI. (copyright : ALK/Astrid Staes)
Après un long couloir dans lequel les données de production apparaissent de manière visuelle, selon la philosophie du lean management, on accède à la partie remplissage, visible depuis une travée, au travers d’une cloison vitrée et installée dans une zone classée C. Le site travaille en synergie avec celui de Varennes-en-Argonne, où ALK produit notamment les acariens qui vont servir à la fabrication des extraits allergéniques. C'est également dans la Meuse que sont acheminés les produits conditionnés, puisque le site de Varenne joue le rôle de pôle logistique pour les APSI, en centralisant les commandes puis en effectuant le conditionnement au nom du patient avant que l’expédition ne se fasse directement au domicile du patient.
De la place pour de futurs investissements
L’autre point marquant de la visite du site de Vandeuil reste la sensation d’espace à proximité des lignes de production. « Nous avons de la place », reconnaît Nicolas Dufourt. Pour l’heure, aucun chantier d’agrandissement n’est prévu. Bien que le p-dg d’ALK ait participé au sommet Choose France, le laboratoire danois n'est pas concerné par la liste des investissements nouvellement annoncés à cette occasion. « Comme responsable de filiale, je suis le premier défenseur de l’investissement dans le pays », rappelle Nicolas Dufourt, alors que le marché est porteur, avec une croissance supérieure à deux chiffres par an, qui rejaillit sur ALK et sur son principal concurrent, Stallergenes Greer.
Mais le dirigeant d’ALK France a fort à faire. En plus d’installations en France, ALK dispose également de sites industriels aux États-Unis, où le groupe fabrique notamment les extraits issus de pollens ou de phanères de chats et de chiens, ainsi qu’à Madrid (Espagne), d’où sortent les fameux tests utilisés par les allergologues pour leur diagnostic. Pour continuer à investir dans l’Hexagone, ALK rappelle son besoin d’avoir « de la visibilité et de la stabilité sur les prix » comme l’a martelé Carsten Hellmann, le p-dg du groupe qui comprend 2 800 employés dans le monde et a réalisé un chiffre d’affaires de 606 millions d’euros, en 2022 (dont plus de cent millions sur le marché français).
Le patron d’ALK ne semble pourtant pas réticent à l’idée. « Je répète souvent aux industriels danois que ça n’est pas si dangereux d’investir en France », s’amuse le dirigeant qui connaît bien le sujet, puisqu’il a pendant longtemps dirigé Merial, la division santé animale de Sanofi, reprise en 2017 par Boehringer Ingelheim. Mais pour convaincre le groupe de réinjecter en France, il faudra aussi convaincre les autorités de santé de maintenir des conditions de remboursement de ces spécialités.
L’enjeu de l’évaluation des APSI
Contrairement aux médicaments, les APSI ne font pas l’objet d’une Autorisation de mise sur le marché (AMM). L’ANSM autorise la préparation des produits, à partir de préparations mères soumises à des autorisations, renouvelées tous les cinq ans. Et les APSI sont sous la pression de déremboursements. En 2018, la HAS, sollicitée par la direction de la Sécurité sociale, avait mis un premier coup de rabot, recommandant la diminution de la part remboursée de 65 à 30 %. Dans son avis, la HAS estimait alors que les essais cliniques mettaient en évidence « une efficacité des APSI, faible et mal démontrée ». L’agence faisait, par ailleurs, une distinction entre les formulations sublinguales et les formulations par injection sous-cutanée, cette dernière étant susceptible d’engranger des effets secondaires plus importants. De fait, la HAS a recommandé son déremboursement.
Des avis qui ont des conséquences puisque, depuis cette décision, ALK a cessé la production de ses formulations injectables, en France. Malgré ces vents contraires, le groupe n’en prépare pas moins les discussions à venir avec les agences. Un enjeu crucial pour le modèle économique du laboratoire, qui a par ailleurs subi l’inflation des coûts de production liés à l’énergie et aux matières premières.
Pour étayer ses demandes, ALK, qui réinvestit 16 % de son chiffre d’affaires dans la R&D, avance sur des évaluations cliniques de ses APSI. « Nous avons lancé une grande étude de phase III sur la désensibilisation aux graminées avec 16 M€ investis sur deux saisons allergiques », détaille Nicolas Dufourt, qui se veut optimiste pour les discussions avec les autorités. Cette stratégie de défense de ses produits déjà commercialisés n’empêche pas ALK de se positionner sur d’autres marchés, tels que celui du traitement à l’allergie alimentaire aux arachides. Un marché plus complexe qu'il n'y paraît. Récemment, le géant suisse Nestlé a dû revoir ses ambitions à la baisse sur ce segment, après avoir déboursé 2,6 Mrds $ pour s’emparer en 2020 d’un traitement des allergies aux arachides, le Palforzia, qui peine, depuis, à s'imposer. Malgré l'arrivée de cette concurrence, ALK veut croire que sa gamme d'APSI peut s'inscrire dans le temps. Histoire de poursuivre son implantation à Vandeuil et de donner rendez-vous pour les deux cents ans du groupe.



