Le projet se pose d’emblée comme pionnier. La start-up française Alpha Chitin, filiale de la holding Comgraf, va implanter à Lacq (Pyrénées-Atlantiques) une usine inédite en France, dont la première pierre a été posée jeudi 21 octobre. Le site utilisera une technologie présentée comme une première mondiale.
14 millions d’euros seront nécessaires pour la construction et la mise en service, en 2023, de cette usine de chitine et de chitosanes produits à partir de larves de mouches et pouvant s’appuyer à l’avenir sur deux autres matières premières : le krill et un champignon. 20 emplois directs seront créés.
De la pharma à l’agro
La molécule de chitine est décrite par la start-up française comme le deuxième plus abondant polysaccharide naturel au monde après la cellulose, et compose l’élément structurel des insectes, de crustacés, surtout crevettes et crabes, et est aussi un constituant des parois cellulaires des champignons.
A partir de la chitine, on obtient des chitosanes. Ces dérivés trouvent des applications dans de multiples marchés, de la pharmacie aux cosmétiques, du traitement de l’eau à l’agroalimentaire, entre autres, grâce à des caractéristiques antibactériennes, antifongiques et anti-oxydantes, tout en étant biodégradables, bioactifs, biocompatibles et non-toxiques.
Manque de traçabilité
Les chitosanes sont encore peu utilisés en Europe par manque d’approvisionnement et de production locale. Sur ce marché mondial en croissance de 17% par an, il existerait 70 sites industriels sur la planète, concentrés essentiellement au Japon et en Chine, laquelle représenterait à elle seule 50% de la production mondiale. La matière première utilisée est essentiellement les crustacés, crevettes en tête.
Pour Philippe Crochard, président d’Alpha Chitin, « les filières actuelles souffrent d’un problème de qualité. La collecte des carapaces de crevettes, qui sont destinées aux produits congelés, s’effectue en plusieurs endroits sans aucune maîtrise de la traçabilité notamment sur les antibiotiques et les polluants qu’on peut trouver dans les élevages de crevettes. Ce n’est pas possible pour des applications dans le médical ».
Oncologie et biofilms pour les grands brûlés
Or, les grades médicaux et pharmaceutiques sont les plus exigeants, les mieux valorisés, voire les plus rares. Seulement trois usines en Chine, au Japon et en Allemagne seraient aptes à des grades pharmaceutiques. Alpha Chitin en a fait une cible prioritaire pour son développement. « Dans le domaine du médicament, nous travaillons à développer des spécifications pour une application en oncologie », confirme le dirigeant de la start-up.
« Le chitosane est utilisé pour l’encapsulation de l’ingrédient pharmaceutique actif afin de délivrer le traitement à l’endroit de la tumeur. Il entre aussi dans la formulation 3D, en particulier dans la reconstitution de la peau pour produire des films de peau 100% biocompatibles pour les grands brûlés », illustre Philippe Crochard.
Avec une production intégrée verticalement à Lacq, grâce à une zone d’élevage de larves et de production de champignon (un mycélium spécifiquement mis au point) adjacent à un bâtiment d’extraction et de purification par bioréacteurs, Alpha Chitin assure qu’il disposera ainsi d’une production entièrement contrôlée et d’une totale traçabilité. Ce qui serait inédit chez les concurrents actuels, assure la direction d’Alpha Chitin.
Mouches, krill, et champignon
La technologie de la start-up tricolore marque aussi une rupture pour les matières premières. Philippe Crochard certifie que ce « procédé sur insecte est inédit ». « Cela fait sept ans qu’on travaille dessus. Une biotech à Singapour commence, mais nous avons bien huit à dix ans d’avance », met-il en avant. En recourant aussi à un champignon, Alpha Chitin pourra aussi apporter une certification végane, que ce soit en cosmétiques ou pour des applications dans certains textiles.
Le président de la start-up évoque ainsi un chitosane spécifique « destiné à une fibre textile pour les articles de sport, dans des vêtements antifongiques et antibactériens qui ne produisent pas d’odeur ». « Grâce au chitosane issu de notre champignon, le tissu va capter les molécules odorantes de la sueur et les détruire », se félicite-t-il. L’utilisation du krill, avec un accord avec un partenaire norvégien pour être approvisionné, est encore en développement.
La start-up assure aussi pouvoir se montrer compétitive. Elle table sur des prix de marché allant de 50 euros à 1 500 euros le kilo, en fonction des marchés et des grades pour ses futures productions. « Nous travaillons à des solutions pour abaisser les coûts. Par rapport aux prix existants, donc de chitosanes délivrés en Europe, avec notre procédé et une production que l’on maîtrise intégralement, nous serons concurrentiels avec les producteurs chinois. S’ils baissent leur prix, cela ne nous fait pas peur », assure Philippe Crochard.
Soutiens publics et privés
Sur la plateforme chimique de Lacq, la future usine s‘étendra sur 1,2 hectare. Elle disposera de capacités maximales de 250 tonnes par an. Le premier objectif est d’atteindre une production de 150 tonnes par an début 2023. Mais l’ambition est de profiter de l’ensemble du terrain, de 8 hectares, pour accroître les infrastructures à partir de 2025 et viser des capacités de 1 500 tonnes par an.
Ce qui nécessitera une levée de fonds conséquente. Actuellement, les 14 millions engagés dans cette première phase d’industrialisation proviennent de prêts et de subventions, entre les collectivités locales et régionales, Bpifrance, des partenaires bancaires… Et aussi TotalEnergies, qui reconvertit peu à peu ses plateformes industrielles vers des projets de transition énergétique et de chimie verte.
Isabelle Patrier, qui pilote le développement régional du géant énergétique français, explique que, pour le projet d’Alpha Chitin, « TotalEnergies a investi 700 000 euros pour préparer du foncier et les raccordements de la future unité aux utilités et services mises à disposition par notre filiale Sobegi sur la plateforme de Lacq ».
« Nous avons aussi accordé un prêt de 1,3 million d’euros à Alpha Chitin et l’avons accompagné dans l’écosystème local pour les aider à boucler leur financement », ajoute la porte-parole de TotalEnergies. Fondée dans la région de Grenoble (Isère), en 2014, la start-up a d’ailleurs choisi Lacq sous l’impulsion de TotalEnergies.



