Reportage

A Dunkerque, ArcelorMittal fait durer son usine d’acier en attendant des décisions de long terme

ArcelorMittal a ouvert les portes, mercredi 18 juin, du grand chantier de remise en état d’une partie de la phase à chaud de son aciérie dunkerquoise (Nord). L’investissement – 254 millions d’euros – permettra notamment de faire fonctionner son grand haut-fourneau n°4 au moins cinq ans de plus. Un sursis avant des décisions de long terme très attendues à propos de la décarbonation du site.

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Arcelor
A l'arrêt pour réfection, le haut-fourneau n°4 est entouré de grues.

A 57 mètres au-dessus du niveau de la mer, la vue sur l’aciérie dunkerquoise d’ArcelorMittal est imprenable. D’un côté la mer azur, où voguent quelques jet-skis dans la chaleur de ce mercredi 18 juin, sert d’arrière fond à d’immenses piles de minerai de fer rouges et ocres. De l’autre, un vaste ensemble d’installations industrielles et de convoyeurs. A perte de vue. Juste devant nos pieds : le «gueulard» ouvert du haut-fourneau n°4, énorme anfractuosité sombre au sommet de la tour, au sein duquel sont d’ordinaire déposés par couches du charbon et du minerai. «Vous avez de la chance, c’est une zone que l’on ne visite pas du tout en temps normal. Il faut des précautions en raison des gaz», sourit Frank Chatelain, responsable adjoint de l’usine d’ArcelorMittal Dunkerque, depuis la plateforme qui permet d’accéder au sommet du  haut-fourneau. La situation est exceptionnelle : l’outil, habituellement chauffé à blanc pour produire de la fonte liquide, qui s’échappe par le bas, est à l’arrêt depuis mi-avril pour une réfection importante.

254 millions d’euros engagés

Au pied du haut fourneau de 13 mètres de diamètre – l’un des plus grands d’Europe – la chaleur habituelle est absente. Les bruits des outils des ouvriers, d’occasionnelles étincelles et la présence anarchique de pièces détachées et de câbles électrique, témoignent pourtant de l’activité frénétique qui se déroule. En bordure du haut fourneau, des «chapelles» (des trous pour injecter de l’air chaud à 1200°C dans l’enceinte) sont ouvertes. En penchant la tête, on distingue des ouvriers qui inspectent et remplacent au besoin les plaques de cuivre refroidies à l’eau qui servent à contenir le métal en fusion produit à l’intérieur.

ArcelorMittal Dunkerque HFNathan Mann
ArcelorMittal Dunkerque HF ArcelorMittal Dunkerque HF

La capsule, qui permet de contrôler l'alimentation en minerai et charbon du haut-fourneau numéro 4, a été changée

ArcelorMittal France, sous le feu des critiques après l’annonce, fin avril, d’un plan social concernant 634 postes, dont 274 à Dunkerque, souhaite montrer qu’il n’abandonne pas l’Hexagone. A Dunkerque, il annonce mobiliser 254 millions d’euros dans une grande opération de rénovation, qui s’étend d’avril à juillet et mobilise jusqu’à 1200 personnes par jour. «Ces investissements sont là pour assurer la pérennité de nos installations pendant toute la phase de transition et nous aider à préparer le projet de premier four à arc électrique, annoncé il y a quelques semaines», souligne Bruno Ribo, nouveau directeur général d’ArcelorMittal France.

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Trois installations sont concernées : le haut-fourneau n°4 – le plus gros des deux encore en opération sur le site –, mais aussi la chaîne d’agglomération du minerai de l’usine, et un convertisseur à oxygène. La première (qui sert à transformer le minerai reçu sous forme de poudre et de petits morceaux en blocs utilisables dans le haut-fourneau) bénéficie de nouveaux caissons et gaines d’aspiration des poussières, ainsi que d’un four de cuisson remis à neuf. Le second – sorte de grosse boule métallique pensée pour contenir de la fonte en fusion et en retirer, par l’adjonction d’oxygène, les quelques pourcents de carbone encore présents et la transformer en acier – est intégralement remplacé, avec en prime une petite augmentation de capacité (300 tonnes, contre 280 au maximum auparavant). Durant l’arrêt, les usines en aval (laminage à chaud, enrobage, galvanisation…) sont alimentées par des brames importées, notamment du Brésil.

Bref sursis de 5 ans pour le creuset

Une remise à neuf ? Pas totalement. «Ce n’est pas un relining [une réfection totale de l’enveloppe de protection interne du haut-fourneau] complet, mais ce sont des travaux majeurs. Nous avons fait un diagnostic fin pour remplacer tout ce qui devait l’être, sans tout refaire pour autant», explique Frank Chatelain.

ArcelorMittalNathan Mann
ArcelorMittal ArcelorMittal

Des ouvriers inspectent et réparent ou remplacent les tuyaux d'eau qui refroidissent l'enveloppe du haut-fourneau depuis l'extérieur

Alors que le haut-fourneau n°4 avait subi une rupture de blindage en 2023, témoignant de son état d’usure, le groupe a notamment fait le choix de ne pas reconstruire la paroi en carbone qui protège le creuset, la partie basse qui sert à récupérer le métal liquide. A la place, il coule une paroi interne en béton technique, de 7 mètres de haut, pensée pour faire durer l’outil «au moins cinq ans» explique Remi Beauvais, ingénieur procédé chargé de l’exploitation du haut-fourneau. Refaire tout le creuset aurait été plus long et bien plus cher, 

Un choix de court-terme par rapport aux standards de l'industrie lourde, qui permet au groupe d'économiser et de se donner un sursis. Depuis la mise en pause de son grand plan de décarbonation en novembre, le site de Dunkerque est dans l'incertitude quant à son avenir. En mai, le groupe a annoncé son intention d’installer un four géant, capable d’utiliser de l’acier recyclé ou du minerai de fer dit «pré-réduit» (DRI) pour produire millions de tonnes de métal liquide par an. Mais ce ne serait qu'une première phase, et la décision finale d’investir les 1,2 milliard d’euros nécessaires, est prévue après l’été, pour une entrée en service en 2029. Une fois ce dernier installé, ArcelorMittal pourrait fermer un haut-fourneau pour garder une capacité de production équivalente à celle d'aujourd'hui. Environ 5,5 millions de tonnes de brames par an.

«Des rustines» pour la CGT

ArcelorMittal assure que rien n'est encore décidé. «Nous nous donnons la possibilité d’exploiter l’un ou l’autre des deux haut-fourneaux. Il n’y a pas de notion de fin de vie : il est possible de continuer à les faire fonctionner avec d’autres opérations de maintenance», décrypte Frank Chatelain. Le sidérurgiste, qui avait déjà remplacé un convertisseur à oxygène en 2024, ne changera pas non plus le troisième convertisseur du site, qu’il gardera en l’état pour l’utiliser seulement quand l’un des deux outils neufs sera indisponible. «Deux convertisseurs, c’est suffisant», assure le directeur adjoint de l’usine, soulignant que l’acier produit par les fours électriques ne passe pas par cette étape, et que la capacité de production de fonte de l’usine a été diminuée par l’arrêt définitif du haut-fourneau numéro 2 mi-2022.

Arcelor haut fourneauNathan Mann
Arcelor haut fourneau Arcelor haut fourneau

L'arrêt est le seul moment où il est possible d'entrer à l'intérieur du haut-fourneau pour réparer la garniture de protection des paroies

Le matin même de la visite, la CGT s'était faite entendre en se mobilisant devant l'usine. «C’est un contre-feu. Ce n’est pas un investissement mais de la maintenance : des rustines pour faire tenir l’usine, dans le meilleur des cas jusqu’en 2029 alors qu’une vraie rénovation aurait permis d’aller jusqu’en 2050», fustige Gaëtan Lecocq, secrétaire général de la CGT ArcelorMittal Dunkerque.

«Ils le font parce qu’ils n’ont plus le choix : le convertisseur devait être changé depuis 15 ans, et la ligne d’agglomération tient avec des étais», ajoute le syndicaliste, qui s’oppose au plan social et essaie de construire une proposition de loi transpartisane pour la «nationalisation» des sites français du groupe.

Convaincus qu’il n’y aura «jamais» d’investissement dans un four électrique, qui ne serait qu'une diversion, les élus du premier syndicat du groupe organisent une manifestation vendredi 20 juin pour dénoncer «la gestion financière des Mittal» et alerter un «risque de fermeture du site, qui affecterait toute l’industrie française consommatrice d’acier».

En attente de décisions de l’Europe

«Je travaille ici depuis 2003, c’est l’année où nous investissons le plus», répond Frank Chatelain. Lui argue que l'aciériste profite de la période de moindre activité sur le site pour démarrer des travaux nécessaires au futur four, notamment pour faire passer des rails sous la zone convertisseur de l’aciérie, afin de transporter l’acier en fusion produit dans le nouvel outil – installé sur une partie de l’actuel parc à charbon – directement vers les installations aval de l’aciérie (fours métallurgiques à poche pour la mise à nuance, puis coulée continue…), qui resteront les mêmes.

«Même si l’on se développe sur des marchés comme les Etats Unis, le Brésil ou l’Inde, on reste européens et on a l’intention ferme de le rester», ajoute Bruno Ribo, chiffrant qu’ArcelorMittal (qui réalise la moitié de son chiffre d'affaires en Europe) a investi de l’ordre de 1,5 milliard d’euros dans de nouveaux outils en France entre 2018 et 2025, et autant en maintenance. Consentir 1,2 milliard d’euros pour construire un four électrique reste néanmoins conditionné à la concrétisation du plan acier proposé par Bruxelles – pour protéger le marché des importations – ainsi qu’à l’obtention de suffisamment d’électricité à un prix compétitif. Le financement reste aussi un point d’interrogation, puisqu’ArcelorMittal ne peut légalement pas toucher un euros de l’enveloppe de 850 millions d’euros initialement allouée par la Commission à son plan de décarbonation initial, qui reposait sur l’utilisation d’hydrogène. 

(Tous les crédits photos : Nathan Mann pour L'Usine Nouvelle). 

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