Parce que la "première matière première, c’est l’humain", Jean-Luc France, le directeur de Naval Group Cherbourg (Manche) a conditionné la reprise d’activité des salariés à un module de formation-sensibilisation au protocole sanitaire mis en place avec les deux médecins, les cinq infirmières et la cellule hygiène-sécurité-environnement (HSE) du site. Selon que l’on travaille en bureau d’études sur des programmes de conception, sur des machines d’usinage en atelier, à l’assemblage-montage sur les tronçons de coque de sous-marins, ou bien encore embarqué sur le Suffren quand il fait ses essais en mer, les modalités de retour au travail ne sont pas exactement les mêmes.
"Nous avons mis en place un corpus commun avec des adaptations propres aux différents environnements de travail" souligne Naval Group, groupe détenu à 62,25 % par l’Etat (Agence des participations de l’Etat), 35 % par Thales, 1,88 % par les salariés et à 0,86 % sous forme d’actions propriétés de Naval Group.
Naval Group Premiers essais à la mer du sous-marin Le Suffren.
Depuis la fin du mois de mars, Naval Group Cherbourg prépare progressivement le redémarrage de l’ensemble de ce site de 50 hectares, une véritable ville dans la ville. Quelque 300 salariés supplémentaires par semaine (Naval Group + sous-traitants) sont intégrés par semaine, l’enjeu étant, selon Jean-Luc France, d’assurer une "reprise progressive, maîtrisée et sereine, ce qui suppose la prise en compte de la dimension humaine". Et l’ancien chef d’équipe de préciser : "nous réunissons les salariés par groupe de quinze dans le restaurant d’entreprise. Nous leur expliquons ce qui a été mis en place. Chaque personne sensibilisée au protocole se voit remettre un macaron qui l’atteste".
Le directeur en est convaincu : "chaque salarié est différent dans son approche de la crise sanitaire. Certains reprennent le travail sans aucune appréhension quand d’autres ont des craintes. Pour nous, c’est capital de prendre le pouls de nos équipes et de leur permettre de s’exprimer sur le sujet, de se livrer". "Les partenaires sociaux - CFDT, CGT, UNSA et CFE-CGC par ordre de représentativité sur le site - ont validé le module de sensibilisation, précise Jean-Luc France, ils ont été les premiers à le tester".
Jusqu’à 1 000 salariés de Naval Group en télétravail sur 3 000
Avant sa fermeture le 17 mars pour cause de confinement général, le site - engagé notamment dans le programme de réalisation de six sous-marins nucléaires d’attaque pour la Direction générale de l’armement (DGA) - employait près de 5 000 salariés, dont 3 000 de Naval Group et 2 000 de sociétés sous-traitantes. Du jour au lendemain, les activités de production et démantèlement se sont arrêtées, l’effectif sur site ayant fondu à 200 personnes chargées d’assurer la protection du site et la sécurisation des deux chaufferies nucléaires en activité, celle du Suffren qui a débuté ses essais en mer le 30 avril et celle du Saphir en cours de démantèlement.
Dans les jours qui ont suivi le confinement, Naval Group a organisé la mise en télétravail de ses équipes quand cela était possible et sans les éléments relevant du secret Défense (qui ne peuvent être traités que depuis le site) pour atteindre un effectif de 1 000 télétravailleurs redescendu à 400 le 19 mars. Les salariés en télétravail ont notamment assuré des tâches de mise à jour des référentiels documentaires, de suivi financier, de bureau d’étude. Durant cette période, Naval Group a pu ainsi avancer dans les études de conception des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de troisième génération.
Le programme de sous-marins conventionnels pour la Marine australienne, réalisé en transfert de technologie, a lui aussi pu progresser durant la période. La construction qui aura lieu à Adelaïde en Australie sera opérée par les équipes de Naval Group Australia et ses partenaires locaux. La période a également "faiblement impacté", selon Naval Group Cherbourg, les missions "d’assistance technique à distance" du programme Scorpene de sous-marins conventionnels pour l’Inde (six navires dont deux livrés, deux en fin de construction, deux en phase d’essai) et le Brésil (quatre navires, un en essai, un en mise à l’eau et deux en construction).
Repérer les "fournisseurs critiques"
Pour relancer le "navire" DCNS, le directeur confie avoir dû réaliser un travail de balayage très précis de l’ensemble de la chaîne logistique. Objectif, repérer les "fournisseurs critiques" dans les équipements de vannes, capteurs, tôles en inox et matériel électrique, eux-mêmes ayant connu des retards dans leurs approvisionnements.
Sur le plan de la production, l’enjeu est de réussir à répondre aux besoins des clients, à commencer par la DGA et le programme Barracuda, soit six sous-marins nucléaires d’attaque qui sont à des niveaux d’avancement différents. Le Suffren, futur fleuron de la Marine nationale, est très attendu par la DGA. "Nous devons remettre les clés du Suffren d’ici la fin 2020" indique Jean-Luc France. D’ici là, les essais à la mer auront permis de tester ses performances en termes de stabilité, plongée, profondeur maximum (plus de 300 mètres, donnée confidentielle), sans oublier la performance des sonars et des systèmes d’armes (torpilles, missiles).
Le deuxième sous-marin du programme Barracuda est actuellement en deux morceaux, le troisième en trois morceaux et le quatrième en cinq morceaux. Ces tronçons de sous-marins en cours d’intégration se trouvent dans le gigantesque bâtiment de montage-assemblage Laubeuf de 6 000 m² de superficie et de 50 mètres de hauteur sous plafond, dans lequel pourraient être logés … douze arcs de triomphe. Cet édifice que l’on aperçoit de très loin doit son nom à Maxime Laubeuf, ingénieur architecte naval qui a conçu le premier sous-marin construit à Cherbourg en 1899.
Naval Group Vue extérieure du chantier Laubeuf, où sont menées les activités d'assemblage et d'intégration des sous-marins
Parallèlement à l’urgence opérationnelle que représente la livraison du Suffren, Naval Group a redémarré le chantier de démantèlement du Saphir. Une mission très spécifique que mène Naval Group pour le compte de la DGA et dans une zone appartenant à la DGA, "une installation nucléaire de base secrète". Concrètement, il s’agit de désolidariser la chaufferie nucléaire du reste du sous-marin. La déconstruction du navire en elle-même interviendra dans un deuxième temps.



