Entretien

«Trouver des solutions, c’est dans notre mentalité», affirme le Suédois Peter Wallenberg Jr

Dans son premier entretien accordé à la presse économique française, Peter Wallenberg Jr, le président des fondations Wallenberg, qui gèrent 20 milliards d’euros d’actifs, explique l’ambition de sa famille pour la Suède et les enjeux économiques du pays.

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Peter Wallenberg Jr soutient la recherche afin de placer la Suède dans la course à l’innovation.

L'Usine Nouvelle - Quel rôle jouent les fondations Wallenberg dans l’innovation et le succès de l’industrie suédoise ?

Peter Wallenberg Jr - Au départ, les fondations ont aidé les universités pour leurs bâtiments, puis elles y ont installé des équipements. Aujourd’hui, nous finançons des chercheurs. Historiquement nous avons participé à créer l’infrastructure de recherche en Suède, puis nous nous sommes concentrés sur la recherche fondamentale. Les quatre cinquièmes des dividendes des entreprises détenues par nos seize fondations sont distribués en subventions et le reste est réinvesti. La Suède est un petit pays avec des ressources limitées. Nous pensons qu’il est important que les trois mondes – académique, politique et business – collaborent pour qu’elle soit compétitive sur le plan international. C’est notre principal objectif. Est-ce que cela joue dans le succès de l’industrie suédoise ? Je l’espère. Mais je crois qu’il est surtout bon pour les entreprises d’avoir des actionnaires de long terme, responsables, présents dans les mauvais comme les bons moments. Nous travaillons avec chacune de celles que nous possédons pour nous assurer de leur digitalisation, leur soutenabilité, envisager leur avenir à dix ans, identifier leurs futurs marchés et leurs exigences. C’est par ce biais que nous avons participé au succès de l’industrie suédoise.

Comment choisissez-vous les projets de recherche que vous subventionnez ?

Nous investissons principalement dans la médecine, les sciences dures et la technologie, et tous les chercheurs peuvent postuler. Mais nous nous sommes aperçus que la Suède prenait du retard sur des sujets importants, sur lesquels les universités ne travaillent pas assez ensemble. Alors nous avons poussé des projets stratégiques pour les réunir. Sur l’intelligence artificielle, par exemple, nous avons lancé le projet Wasp, pour Wallenberg AI autonomous systems and software program. Six universités et 80 entreprises y participent. Les fondations en sont le principal financeur, mais les entreprises apportent aussi des fonds et l’État peut abonder. Nous avons également créé le Wallenberg wood science center, car en 2009, nous nous sommes dit : «Qu’est-ce qu’on va faire avec nos forêts ? Personne ne veut plus de papier.» Il nous a fallu six ans pour convaincre les industriels du bois, qui pensaient que leur R&D était meilleure que celle des universités. Mais aujourd’hui, ils sont tous dans le projet. Voici un objet en bouleau issu de ce centre [il montre un échantillon de matériau, ndlr]. C’est transparent, 100% biodégradable, et à l’avenir on pourra en faire des bouteilles d’eau. Nous n’arrivons pas encore à le plier, mais nous y travaillons.

Quelle est la complémentarité de votre action et de celle du gouvernement ?

Nous avons un très bon dialogue, mais le gouvernement veut donner la même somme à chaque université pour chaque question. Nous pensons que l’on ne peut pas se le permettre et que l’on doit se concentrer sur quelques domaines.

La Suède a un objectif ambitieux sur le climat. Êtes-vous actif en la matière ?

Oui, c’est l’objet de notre dernier projet stratégique, Wise, sur les matériaux durables, lancé en 2021. On peut penser que c’est tardif, mais en réalité nous subventionnons des sujets autour de la soutenabilité et du climat depuis cinquante ans, comme des recherches sur le permafrost en Antarctique. Wise inclut un grand nombre de sujets, du stockage d’énergie aux batteries en matériaux naturels. Les universités savent imprimer des cellules solaires sur papier depuis longtemps. Avec nos projets stratégiques qui associent des entreprises, nous pourrons participer à commercialiser ces avancées.

Quel lien y a-t-il entre vos projets scientifiques et vos investissements financiers ?

Auparavant, nous ne faisions pas de lien, mais il y a un an et demi, nous avons lancé le fonds Navigare, qui finance des chercheurs de la preuve du concept jusqu’à la création d’une start-up. C’est ouvert à tous, cependant nous allons donner la priorité à nos propres projets de recherche car nous connaissons les bons. Il faut parfois dix ou quinze ans pour qu’un chercheur développe un produit et ces financements de long terme sont rares. Ce seront de petites sommes, mais nous voulons prouver que ça marche. Nous avons déjà investi dans douze entreprises. Il faut savoir que si la Suède est leader en Europe sur les brevets, elle est très mauvaise sur leur commercialisation.

Est-ce un problème de financement ?

Si nos initiatives fonctionnent, cela générera davantage de dividendes pour les fondations, donc davantage de financements pour la recherche. C’est un cercle vertueux.

Non, c’est juste que la plupart des chercheurs ne sont pas des entrepreneurs et rangent leur brevet dans un tiroir. En Suède, la propriété intellectuelle appartient au chercheur, pas à son université. Certaines ont créé des bureaux de valorisation avec succès, d’autres n’ont pas réussi. Si nos initiatives fonctionnent, cela générera davantage de dividendes pour les fondations, donc davantage de financements pour la recherche. C’est un cercle vertueux.

De nombreux investissements industriels se lancent en Suède en ce moment. Pensez-vous que le pays ouvre une nouvelle voie en Europe ?

Je crois que nous sommes doués pour trouver des solutions à des problèmes, c’est dans notre mentalité. Si la Suède est bonne en programmation et est devenue un grand acteur dans les jeux vidéo, ce n’est pas seulement pour s’occuper car il fait nuit une bonne partie de l’année ! On pourrait aussi s’intéresser à la manière dont nous utilisons notre forêt et nos ressources naturelles. Par exemple, H2 Green Steel et Green Iron sont deux projets d’acier excellents pour le climat. Cela montre que nous essayons de faire les choses différemment au bénéfice de la société et de l’environnement. Mais nous devons travailler tous ensemble, sinon des investisseurs étrangers achèteront nos chercheurs, nos idées, nos entreprises, et ils les déplaceront.

Quand vous dites ensemble, c’est en Suède ou en Europe ?

En Suède, pour commencer. La moitié de notre PIB provient de l’export, donc il est très important que nous puissions vendre notre industrie à d’autres. Mais dans les projets stratégiques, nous allons recruter les meilleurs chercheurs internationaux et il est assez facile de les convaincre grâce à notre modèle social attractif, aux possibilités d’emploi pour les conjoints et aux échanges possibles avec le business. Nous ne pouvons pas gagner la compétition des salaires avec nos universités d’État.

Avec la concurrence américaine, l’Europe risque-t-elle d’être exclue du développement de nouvelles technologies ?

La période est compliquée et le protectionnisme est une tentation. Mais le protectionnisme fera toujours du mal. Nous avons maintenu un dialogue avec les Américains, et j’espère que nous le poursuivrons. D’ailleurs, il est intéressant de voir que de grands investissements technologiques comme ceux d’Intel ou d’autres ont lieu en Europe et aux États-Unis. Nous devons travailler ensemble avec les Américains, car la Chine… est la Chine. C’est comme ça. Sur l’indépendance stratégique que propose la Commission européenne, la Suède peut s’en sortir mieux que d’autres pays car elle a encore beaucoup de métaux à exploiter. Toutefois, est-ce ainsi qu’il faut voir les choses ? Je pense que l’on a tout à gagner à un bon dialogue transfrontalier. Mais c’est un sujet géostratégique et personne ne sait ce qui va se passer au bout du compte.

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3718 - Mai 2023

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