Enquête

Les Wallenberg, une dynastie au service de la Suède

La fondation actionnaire Wallenberg est au cœur du capitalisme suédois et de ses investissements en recherche.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
La Fondation Wallenberg finance la conception du premier calculateur quantique suédois.

En France, le nom Wallenberg n’évoque rien, à part peut-être chez quelques-uns le souvenir d’un certain Raoul Wallenberg, sauveur de milliers de juifs hongrois pendant la Seconde Guerre mondiale et disparu dans de mystérieuses conditions. Mais en Suède, la famille de Raoul est connue de tous, car elle occupe une place centrale dans la vie économique du pays depuis plus de cent ans.

Le fondateur de la dynastie, André Oscar, est à l’origine, en 1856, d’une banque devenue aujourd’hui la première de Suède, la SEB. Cette banque, qui assurait le financement d’une industrie suédoise florissante à la fin du XIXe siècle, a transformé, à l’occasion d’une crise financière, ses créances en participations. «Mes aïeux ont préféré ne pas mettre les entreprises en faillite pour qu’elles survivent», explique Peter Wallenberg Jr, membre de la cinquième génération.

Une galaxie familiale

  • 16 fondations
  • 20 milliards d’euros d’actifs
  • 80% des dividendes en subventions, 20% réinvestis
  • 1 milliard d’euros à la recherche et l’éducation (2018-2022)

Source : Wallenberg Foundations

Un empire industriel et financier 

Ce principe de pérennité est central dans les valeurs de la famille, dont Peter Jr situe plutôt la date clé en 1917. Cette année-là, Knut, descendant d’Oscar, et son épouse Alice, actifs mécènes sans héritier, décident de transférer leurs actions de la banque et des entreprises du holding Investor AB dans la Knut and Alice Wallenberg Foundation. Elle sera au fil du temps complétée par quinze autres institutions, plus petites, créées par d’autres Wallenberg.

Aujourd’hui, la famille est, via ses fondations, la gardienne d’un empire industriel et financier qui comprend des participations dans la SEB, mais aussi dans la plupart des entreprises industrielles du pays comme Ericsson, Atlas Copco, SAAB, AstraZeneca, SKF, Stora Enso, Husqvarna, Electrolux, et dans EQT, le premier fonds de private equity suédois… La valeur des actifs détenus début 2023 s’élève à environ 224 milliards de couronnes suédoises (19,7 milliards d’euros).

Que fait la Fondation Wallenberg (marque ombrelle des seize fondations) de cet immense pactole ? Contrairement aux milliardaires français, dont beaucoup se plaisent à investir dans les musées (en gardant la propriété de leurs titres), les Wallenberg dédient les dividendes des entreprises à la recherche et à l’éducation.

Financement du premier calculateur quantique suédois

«Dans nos statuts, il est inscrit que toutes nos actions doivent aider la Suède à s’améliorer et à se développer», précise Peter Jr. La Fondation est le deuxième financeur privé de la recherche en Europe. Si beaucoup de chercheurs, y compris des non-Suédois comme Emmanuelle Charpentier (qui a révolutionné l’ingénierie génétique), ont bénéficié de subsides pour des recherches fondamentales sans débouchés prédéfinis, elle mobilise aussi le pays sur des domaines ciblés.

Je suis épaté par la façon dont les Wallenberg comprennent très tôt ce qui va être important.

—  Per Delsing, professeur de physique à la Chalmers University de Göteborg

«Je suis épaté par la façon dont les Wallenberg comprennent très tôt ce qui va être important, témoigne Per Delsing, professeur de physique à la Chalmers University de Göteborg. Il y a six ans, ce sont eux qui sont venus me voir en me disant : est-ce que vous pouvez construire un ordinateur quantique ?» Six mois plus tard, en 2018, le Wallenberg centre for quantum technology (WACQT), dont Per Delsing est désormais le directeur, était lancé, avec un programme de subventions sur douze ans. Sa mission : créer le premier calculateur quantique suédois.

Le centre emploie 147 personnes, a déjà développé un premier ordinateur de 5 qubits et vise 25 qubits d’ici à la fin de l’année. Six entreprises, dont AstraZeneca, s’y sont associées pour fournir des cas d’usages. «Nous voulons travailler utile, sur des sujets qui feront la différence», justifie Per Delsing. Ce centre fait partie de la demi-douzaine de projets stratégique lancés par la Fondation.

Puissants au sein du conseil d'administration des entreprises

Pour ses actions philanthropiques, la famille est conseillée par des experts, dont une bonne poignée de prix Nobel ; mais pour ce qui relève de la gestion, elle reste en première ligne. «Les fondations Wallenberg ont rarement la majorité du capital des entreprises, mais elles les contrôlent par le biais d’actions spéciales qui lui donnent des droits de vote considérables», précise le journaliste économique suédois Andreas Cervenka. La Fondation possède par exemple 23% du capital d’Investor AB (capitalisation : 57 milliards d’euros), mais 47% des droits de vote.

Et les membres de la cinquième génération exercent des responsabilités au sein des conseils d’administration des entreprises. Peter Jr est au board de Scania, Atlas Copco… Son frère Jacob est président d’Investor AB et membre des conseils d’ABB et d’Ericsson, et leur cousin Marcus président de la banque SEB et administrateur d’Investor, d’EQT et d’autres sociétés. Ce qui leur donne un certain poids auprès des politiques.

«Sur les réseaux sociaux, des trolls colportent l’idée que nous contrôlons et possédons tout, rapporte Peter Jr. Mais c’est faux, on ne possède rien. Nous assumons juste les responsabilités que nos ancêtres nous ont léguées.» Ce qu’Andreas Cervenka confirme : «Ils sont loin d’être pauvres, mais ne sont pas milliardaires et ont un train de vie plutôt discret.» Tout occupés à former la sixième génération pour conserver une influence qui ne tient qu’à l’efficacité de leur «écosystème».

Les fondations, populaires en Europe du Nord

Le principe des fondations actionnaires, qui évitent la dispersion du capital lors de la transmission et assurent la pérennité de l’entreprise, est très développé en Europe du Nord. La fondation peut être un actionnaire de long terme doté d’une mission d’intérêt général ou non. Selon le cabinet Prophil, la Suède en compte 1000 et le Danemark 1300, dont la Fondation Novo Nordisk, qui revendique la distribution de près de 600 millions d’euros par an de bourses pour des projets scientifiques et humanitaires. En Allemagne, Bosch est partiellement détenu par une fondation et Carl Zeiss en totalité par un actionnaire qui subventionne la science et l’éducation en mathématiques, informatique, sciences dures et technologie.

3718
3718 3718

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3718 - Mai 2023

Lire le sommaire

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.